Avantage Harper

Stephen Harper
Photo: Agence Reuters Stephen Harper

Le chef conservateur a émergé de la période des Fêtes en recevant son plus beau cadeau: des sondages qui le placent en tête. Les libéraux, qui avaient prévu lancer leur véritable campagne dès le 2 janvier, ont été pris au dépourvu. Déstabilisés par la campagne conservatrice, encore ébranlés par l'enquête de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) sur une fuite de renseignement au ministère des Finances, ils n'ont pas été en mesure de reprendre le haut du pavé. Il n'en fallait pas plus pour que Paul Martin, mais aussi Jack Layton, amorcent leur campagne de peur contre Stephen Harper. Il est maintenant l'homme à abattre. Mais est-ce que cette stratégie portera ses fruits comme en 2004? Rien n'est moins sûr.

Ottawa — Il restait environ deux semaines à la campagne électorale 2004 lorsque le chef libéral Paul Martin a ramené à la mémoire des Ontariens le spectre de leur ancien premier ministre Mike Harris, comparant ses politiques à celles envisagées par Stephen Harper. Cette fois, la métaphore a fait son apparition plus tôt, puisqu'il reste encore trois semaines à la campagne électorale. Mais peu importe, mardi et hier, Paul Martin a de nouveau exhibé ce fantôme politique dans l'espoir de secouer les Ontariens.

«Il [Harper] instaurerait au Canada une société du chacun pour soi. Chacun pour soi, comme Mike Harris, il y a dix ans. Aujourd'hui, c'est Stephen Harper. Ce n'était pas la bonne manière de s'y prendre pour bâtir une société forte en 1995. Et ce n'est toujours pas, aujourd'hui, le bon chemin à prendre», a lancé hier le chef libéral.

Le leader néo-démocrate, Jack Layton, qui a concentré l'essentiel de ses tirs sur les libéraux depuis le début des hostilités, n'a pas non plus fait dans la dentelle cette semaine. «Les conservateurs veulent démanteler l'État canadien. Comme le Bloc», a soutenu M. Layton aux journalistes à bord de son avion de tournée. Donnant un petit coup de pouce à ses grands rivaux jusqu'à présent, le chef du NPD a soutenu que les libéraux ne se laisseraient pas démonter. «Ils sont les ultimes bêtes électorales, nous n'avons rien vu encore», a affirmé Jack Layton.

Mais la bête libérale a passé la semaine à lécher ses plaies ouvertes par les sondages, incapable de contre-attaquer sérieusement. Pour l'heure, tous les événements qui s'accumulent semblent nuire à une offensive libérale qui tarde. D'abord la très efficace campagne des conservateurs, centrée sur le contenu et les idées, qu'on aime ou non les propositions. Les libéraux ont quant à eux passé la première partie de la campagne électorale à vanter leur bilan, sans rien avancer de concret, sinon le prolongement de l'entente sur les garderies avec les provinces et le bannissement des armes de poing.

Ensuite, en pleine période des Fêtes, la GRC est venu rappeler aux électeurs ce qu'ils détestent le plus des libéraux: les magouilles. L'ouverture d'une enquête sur une possible fuite de renseignement au ministère des Finances lors du changement de régime fiscal des fiducies de revenus résonne encore. «Ça arrive à point pour les conservateurs, ça rappelle la culture du "tout m'est dû" des libéraux dénoncés par le juge Gomery», soutient Pierre Martin, politologue à l'Université de Montréal.

Comme une brique

Puis, au moment de reprendre l'offensive, les sondages tombent comme une tonne de brique. Coup sur coup, les firmes Ipsos-Reid, SES Research, Ekos et Léger Marketing confirmaient cette semaine l'avance des conservateurs. Une avance qui laisse miroiter la formation d'un gouvernement minoritaire dirigé par Stephen Harper si rien ne change d'ici le 23 janvier prochain. Et cela, sans compter la toute nouvelle histoire qui frappe les libéraux depuis hier, à savoir que Patrimoine Canada a demandé à la GRC de faire certaines vérifications à propos d'une somme mystérieusement dépensée par Option Canada, un organisme sans but lucratif chargé de promouvoir le camp du NON en 1995.

Jeudi, quelques heures après une réunion d'urgence de ses conseillers à l'avant de l'avion, Paul Martin reconnaissait l'allure de la campagne, même s'il reste optimiste. «Est-ce qu'il y a des dérapages? Oui, il y en a dans toutes les campagnes. Mais je dois vous dire que je suis très confiant devant la façon dont cela se déroule. On est dans la même situation qu'aux dernières élections et vous savez ce qui est arrivé aux dernières élections», a-t-il dit.

Rien d'étonnant donc à voir les libéraux et les néo-démocrates, coincés au milieu de la tempête, entonner de nouveau le refrain de 2004: un gouvernement Harper ramènerait le pays en déficit, détruirait les programmes sociaux et l'État canadien, suivrait Bush aveuglément, marcherait sur les traces de Mike Harris, etc. Des attaques qui n'ont toutefois pas ébranlé le chef conservateur, qui a à peine pris le temps de répliquer, poursuivant plutôt le dévoilement de ses annonces avec la précision d'un métronome.

Contexte différent

Les observateurs politiques ne sont pas surpris de retrouver Stephen Harper en tête, même si ce dernier a lancé sa campagne avec un retard de cinq à dix points sur les libéraux dans les intentions de vote. «La différence par rapport à 2004 est frappante, souligne Kenneth McRoberts, doyen du collège Glendon de l'université York, à Toronto. Harper fait une bonne campagne, très contrôlée. Il est prudent et personne ne fait de gaffe. Au contraire, les libéraux semblent improviser chaque jour, ils cherchent leurs marques, ils sont perdus.»

Tous les spécialistes politiques ont prédit une campagne plus dure, plus négative à mesure que l'heure du choix approchera pour les citoyens. Les remarques plus fortes de Martin et Layton cette semaine pourraient donc n'être que le début de la campagne de peur qui avait efficacement ébranlé les appuis conservateurs en 2004. Il faut dire que les gaffes des candidats conservateurs, l'inexpérience de Harper et le manque de préparation avaient également contribué à couler le PC.

Une fois en tête des sondages, à deux semaines de la ligne d'arrivée en 2004, Stephen Harper avait notamment fait l'erreur de parler de gouvernement majoritaire. Ce ne sera pas le cas cette année. «On s'est brûlé avec ça la dernière fois. On ne refera pas la même gaffe, personne ne parlera de ça», a soutenu un collaborateur de Stephen Harper. Sage décision, juge Kenneth McRoberts. «Une nouvelle chute dans les sondages comme en 2004 est tout à fait possible, le risque est là, dit-il. En Ontario, si les électeurs pensent que le Parti conservateur peut être majoritaire, tous les sondages montrent que leurs appuis descendraient rapidement. Si c'est minoritaire, la situation est moins claire.»

Et est-ce qu'une campagne de peur pourrait de nouveau fonctionner? Rien n'est moins sûr. «Tous les partis vont être tentés par cette stratégie, mais les conservateurs sont très prudents depuis le début, explique Kenneth McRoberts. Peut-être que Martin a une prise lorsqu'il parle de Mike Harris, qui a laissé un mauvais souvenir chez beaucoup d'Ontariens, mais ce n'est pas certain. Une chose est claire par contre, Harper est maintenant l'homme à abattre, peu importe comment les autres partis vont s'y prendre.»

Selon lui, les libéraux pourraient regretter amèrement d'avoir lancé leur véritable campagne plus d'un mois après le déclenchement des élections. «Ils voulaient laisser le Parti conservateur s'autodétruire et récolter les fruits mûrs, mais ce n'est pas ce qui arrive. Ils ont sous-estimé Harper», soutient M. McRoberts.

Dans les rangs conservateurs, on soutient que les attaques libérales porteront moins cette année en raison de la crédibilité du PLC. «Ils vont attaquer quoi au juste? La dernière fois, ils s'en sont pris à un mystérieux agenda caché, parce que nous étions plus désorganisés. Là, on est discipliné et notre congrès de Montréal a clarifié nos positions. Et honnêtement, la crédibilité des libéraux est nulle, alors les attaques portent moins», explique un conseiller de Stephen Harper.

Pierre Martin, de l'Université de Montréal, analyse la situation de la même manière. «La dernière fois, ce n'était pas assez clair, alors ce flanc était ouvert à l'attaque. Mais là, c'est différent. La carte "campagne de peur" n'existe plus pour les libéraux selon moi. Ils devront trouver autre chose», soutient Pierre Martin, qui appuie notamment son argument sur les récents sondages, qui montrent que les Canadiens placent maintenant Harper devant Martin quand on leur demande qui a la vision la plus positive du pays.

Il faudra donc que les libéraux développent une vision plus positive, mais là encore, des obstacles se dressent sur leur route, juge Pierre Martin. «Le Parti libéral ne lutte pas seulement contre les conservateurs, mais aussi contre 12 ans de pouvoir. À chaque annonce, les autres partis ont beau jeu de demander pourquoi les libéraux ne l'ont pas fait avant. Ils sont usés, et ça, c'est dur à combattre.» Selon lui, ce n'est pas tant les conservateurs que Paul Martin a sous-estimé, mais les 58 % de gens qui affirment souhaiter du changement à la tête de l'État. «Dès que les conservateurs sont devenus crédibles, ils ont profité de ce vent favorable», dit-il.

Autre facteur différent cette année, comparativement à 2004, c'est la tenue d'une deuxième série de débats des chefs, qui auront lieu lundi et mardi prochains, à Montréal. En 2004, la montée des conservateurs avait eu lieu après les débats. À quel point ces affrontements pèseront-ils dans la balance? «C'est impossible à prévoir, mais ce sera très important parce que ces débats seront plus suivis que les premiers», estime Kenneth McRoberts.

La pression sera énorme sur les épaules de Harper, puisque les débats pourraient cristalliser sa montée autant que le faire couler. Dans l'avion du chef conservateur, on est tout de même confiant. «La formule ne permet pas d'échanges directs, ce qui tend à avantager la personne qui est sous pression. Martin la première fois, et Harper maintenant», dit-on dans son entourage. Reste qu'aucun parti ne peut encore crier victoire, précise les spécialistes, ce qui promet une fin de campagne passionnante et intense.