Affrontement sur la santé et l'immigration

Avec des sondages qui prédisent une deuxième partie de campagne très serrée entre conservateurs et libéraux, les deux formations n'entendent pas se laisser doubler et rivalisent d'annonces susceptibles de séduire l'électorat qui se rendra aux urnes dans moins de trois semaines. Hier, les partis se sont affrontés sur les terrains de la santé et de l'immigration.

Après que Paul Martin eut annoncé mardi qu'il éliminerait la taxe de 975 $ exigée aux immigrants pour pouvoir s'établir au pays à titre de résident permanent, Stephen Harper a promis hier de la réduire de moitié. Le chef libéral a lui aussi fait du rattrapage hier, affirmant qu'il entendait créer un «fonds de garantie des soins de santé», à l'image d'un voeu formulé par le leader conservateur au début de décembre.

Concrètement, les libéraux entendent investir 75 millions de dollars dans ce fonds afin de couvrir les frais de déplacement et d'hébergement encourus par un patient et un membre de sa famille pour obtenir un traitement à l'extérieur de sa province de résidence. Mais dans l'espoir de se différencier des conservateurs, les libéraux assurent que cette enveloppe ne pourrait pas financer des transferts aux États-Unis.

Dans l'entourage du premier ministre, on admet toutefois qu'en raison de l'accord «asymétrique» conclu avec le gouvernement de Jean Charest en 2004, le Québec pourrait dépenser l'argent comme bon lui semble — même pour envoyer des malades au sud de la frontière. «Nous n'avons pas l'intention d'imposer des conditions» au Québec, a martelé Paul Martin. En entrevue avec La Presse canadienne, le ministre de la Santé, Ujjal Dosanjh, l'a toutefois contredit: les provinces devront selon lui refuser de transférer des patients aux États-Unis pour toucher les fonds fédéraux. «C'est une condition», a-t-il affirmé. Le ministre a aussi laissé entendre que pour des raisons linguistiques, il serait préférable d'éviter le transfert de patients québécois vers les autres provinces. M. Dosanjh a indiqué qu'il avait même présenté le plan libéral à son homologue québécois, Philippe Couillard, mardi.

M. Martin a par ailleurs prétendu que la «garantie de soins» annoncée le 2 décembre par les conservateurs n'était qu'une «promesse en l'air». Contrairement aux troupes de Stephen Harper, les libéraux veulent en effet verser 300 millions de dollars de plus aux provinces pour les aider à «réduire davantage» les temps d'attente. Le parti de M. Harper n'a promis aucune nouvelle somme à ce titre. Mais en annonçant son plan, le chef conservateur avait noté que «depuis que les libéraux ont pris le pouvoir, le délai d'attente moyen a pratiquement doublé, passant à 18 semaines». Il avait aussi affirmé vouloir s'attaquer aux délais d'attente en mettant en place une «garantie sur les délais d'attente» d'ici à la fin de 2006 et en établissant des objectifs de réduction de ceux-ci afin de s'assurer que tous les Canadiens soient traités dans des délais médicalement acceptables.

Cet empressement des partis à assurer un traitement en temps opportun aux patients découle de la décision de la Cour suprême dans l'affaire Chaoulli-Zeliotis, qui a ouvert la porte à l'assurance médicale privée au Québec pour atténuer les «ratés» du système public.

Outre ces sommes, les libéraux ont promis hier 300 millions de dollars pour la lutte contre le cancer et plus de 100 millions destinés à aider 1000 nouveaux médecins de famille à lancer leur pratique au cours du prochain mandat. Au total, les promesses libérales en matière de santé totalisent 845 millions de dollars sur cinq ans.

Les bloquistes n'ont pas tardé à réagir à ces annonces et s'en sont pris aux libéraux, qui empiètent selon eux sur les compétences des provinces. «Pour garantir les soins de santé des Québécoises et des Québécois, un éventuel gouvernement libéral n'a qu'une chose à faire: respecter l'entente conclue avec le Québec sur le financement de la santé et transférer sans condition au gouvernement québécois sa part des nouveaux investissements fédéraux», ont-ils signifié par voie de communiqué.

Le premier ministre s'est défendu de vouloir s'ingérer dans le travail de ses homologues provinciaux. «On s'est assis avec le Québec et avec les autres provinces et on a établi avec les 41 milliards de dollars [l'entente sur la santé conclue à l'automne 2004 avait procuré 41 milliards sur 10 ans aux provinces] une façon d'opérer entre nous et les provinces et ç'a marché à merveille, a expliqué M. Martin, en campagne en Colombie-Britannique. Nous avons une entente asymétrique avec le Québec et une entente avec les autres provinces. Et dans chaque province, y compris le Québec, il y a déjà une baisse dans les délais d'attente.»

Le chef néo-démocrate Jack Layton a lui aussi annoncé des mesures substantielles en santé hier. De passage dans une résidence pour personnes âgées, il a promis de mettre en place un programme national d'assurance-médicaments qui rembourserait 50 % du coût des médicaments sur ordonnance «considérés nécessaires», au-delà de 1500 $ par année par personne. Ce régime, surtout destiné aux aînés et aux familles, «fera en sorte que les Canadiens n'auront pas à déclaré faillite parce qu'ils doivent payer très cher les médicaments sur ordonnance», a soutenu M. Layton, de passage dans un centre pour personnes âgées. Une telle mesure coûterait un milliard de dollars par année au gouvernement. Son parti avance aussi l'idée de créer jusqu'à 10 000 nouvelles places en soins de longue durée chaque année pendant quatre ans et investir dans les soins à domicile «pour aider les aînés à rester indépendants aussi longtemps que possible».

Séduire les immigrants

Tendant la main aux communautés culturelles, le chef conservateur Stephen Harper a emboîté le pas aux libéraux hier en annonçant qu'il entendait réduire de moitié la taxe de 975 $ exigée aux immigrants qui souhaitent obtenir le statut de résident permanent au Canada, ajoutant que cette somme pourrait même descendre à 100 $ au cours de leur mandat. Un gouvernement conservateur procéderait aussi à la création d'une agence pour accélérer le processus de reconnaissance des compétences professionnelles des immigrants afin qu'ils puissent travailler plus rapidement après leur arrivée au Canada.

Mardi soir, le premier ministre Martin avait affirmé que son parti entendait éliminer cette «taxe à l'immigration». Elle serait ramenée à 600 $ immédiatement après l'élection, puis à 300 $ d'ici un an, pour être complètement supprimée en trois ans. La mesure coûterait 225 millions de dollars par année d'ici 2009, puis 210 millions les années suivantes. Paul Martin s'était pourtant opposé à l'abolition de cette taxe lorsque l'idée a été proposée par l'ex-ministre Sheila Copps durant la course au leadership libéral en 2003. De plus, c'est M. Martin qui, en février 1995, alors qu'il était ministre des Finances et qu'il cherchait à éliminer le déficit fédéral, l'a instaurée. Depuis, tous les immigrants au Canada, âgés de plus de 19 ans, doivent acquitter la taxe avant d'obtenir le droit de s'établir au pays à titre de résidants permanents. Ils peuvent ensuite demander la citoyenneté canadienne.

Avec la Presse canadienne