Circonscriptions à surveiller - Gatineau: les libéraux sur la défensive

Le candidat du Bloc québécois, Richard Nadeau, en pleine campagne dans les rues de Gatineau, en compagnie de son chef, Gilles Duceppe.
Photo: La Presse canadienne (photo) Le candidat du Bloc québécois, Richard Nadeau, en pleine campagne dans les rues de Gatineau, en compagnie de son chef, Gilles Duceppe.

Tout au long de la campagne électorale fédérale, Le Devoir trace le portrait de certains comtés chauds où la lutte est intéressante. Aujourd'hui, la circonscription de Gatineau, véritable forteresse libérale qui vacille sous les assauts du Bloc québécois. En 2004, les troupes de Gilles Duceppe étaient passées à seulement 830 voix de remporter la victoire, plaçant du même coup ce coin du Québec sur la liste des comtés en danger pour le PLC.

Gatineau — Le bar La Drave, planté au milieu du grand centre commercial des Promenades de l'Outaouais, était rempli de 200 militants enthousiastes. Les souverainistes abonnés à ce type de rassemblement partisan étaient évidemment fidèles au rendez-vous, mais il y avait un petit plus en cette soirée glaciale de la fin décembre: des visages qui avaient disparu de la scène politique. «Il y a beaucoup de vieux de la vieille ici ce soir, c'est étonnant», a d'ailleurs souligné au Devoir un militant.

Étonnant parce que c'est André Boisclair qui était l'invité de prestige de cette soirée du temps des Fêtes. Le chef du Parti québécois, qui fait campagne aux côtés du Bloc lors de ces élections fédérales, venait donner un coup de main au candidat bloquiste du coin, Richard Nadeau. Mais n'est-ce pas la jeunesse qu'on dit attirée par André Boisclair? «C'est pour ça que je dis que c'est étonnant, continu le militant souverainiste, qui a tenu à ne pas être nommé. Mais d'un autre côté, on a pour la première fois une chance de percer le mur libéral ici. Ce serait incroyable qu'on gagne Gatineau, et les gens le savent. Alors j'imagine que ça motive même les plus désillusionnés.»

La chansonnette électorale du Bloc québécois pousse alors ses premières notes. André Boisclair, comme une rock star, fait son entrée sous un tonnerre d'applaudissements. C'est toutefois Richard Nadeau qui prend la parole en premier, avec un discours mordant destiné au Parti libéral du Canada. «C'est fini le temps où les libéraux pouvaient tenir le vote de l'Outaouais pour acquis, lance-t-il. Il n'existe plus de forteresse libérale au Québec. Le temps d'avoir peur de perdre nos jobs en Outaouais, c'est fini! Les libéraux vont récolter les fruits de leur arrogance!»

En entrevue, Richard Nadeau reconnaît qu'«en Outaouais, bloquiste et péquiste, ça fait un». «Je ne ferai pas de cachette là-dessus», dit-il, lui qui est candidat bloquiste pour la troisième élection de suite. Son mandat est pourtant clair: «convaincre des fédéralistes de voter pour le Bloc», et ce, même si l'option souverainiste est mise en évidence.

Des paroles comme celles-là et des rassemblements partisans avec André Boisclair, la libérale Françoise Boivin affirme en vouloir tous les jours de la campagne. «Le Bloc fait déjà son pré-party de victoire!, ironise-t-elle, assise à son bureau au milieu d'un grand local électoral. Aux dernières élections, ils [les bloquistes] n'ont pas parlé de souveraineté pendant 36 jours, et là, ils ne font que ça. Ça montre qu'ils comprennent mal l'Outaouais. Plus ils parlent de souveraineté, plus ça m'aide, c'est certain!»

Françoise Boivin n'hésite pas à dire que la souveraineté «c'est le gros enjeu de la campagne à Gatineau». «Mais les gens réalisent que c'est le temps d'être sérieux. Chaque bloquiste est une succursale pour la souveraineté, il faut arrêter de se mettre la tête dans le sable!»

N'empêche, la députée libérale sortante, élue pour la première fois en 2004, avoue que la machine bleue en face d'elle est beaucoup plus imposante que par le passé. «Le Bloc est plus fort, je le sens, dit-elle. Il dépense 100 fois plus qu'en 2004 dans Gatineau. La photo de leur candidat est même sur les autobus! Mais je ne veux pas gagner comme ça, je veux l'emporter avec une victoire de terrain.»

Ramener les fédéralistes au bercail

La partie ne sera toutefois pas facile. Gatineau la rouge a presque changé de couleur en 2004, alors que le Bloc s'est approché à 830 votes des libéraux, faisant fondre une majorité de plus de 10 000 voix. Majoritairement composée de fonctionnaires fédéraux peu enclins à soutenir l'idée d'une séparation du Québec, Gatineau n'avait jamais figuré sur la liste des comtés en danger pour le PLC. Ce n'est plus le cas. «Je me rappelle très bien ma majorité de 800 voix, je ne tiens rien pour acquis», souligne d'ailleurs Françoise Boivin. Cette dernière tente plutôt d'utiliser ce faible écart à son avantage en redirigeant les électeurs frustrés vers d'autres partis que le Bloc, à défaut de pouvoir les convaincre de rentrer au bercail.

En effet, en analysant les chiffres d'Élections Canada, on constate qu'environ 5000 supporters libéraux auraient décidé de rester à la maison en 2004, alors que 4000 autres électeurs qui avaient voté pour le Parti progressiste-conservateur ou la défunte Alliance canadienne en 2000 se sont repliés sur le Bloc québécois plutôt que d'appuyer Paul Martin. «Je dois convaincre les fédéralistes frustrés ou les anciens conservateurs de voter pour n'importe quel parti, sauf le Bloc, explique Françoise Boivin. Il faut qu'ils comprennent que s'ils sont fédéralistes, un vote pour le Bloc est abominable.»

Mais selon Françoise Boivin, le pire est passé. «Je considère que j'ai sauvé le comté en 2004. Je sentais la vague ici, les gens voulaient se débarrasser des libéraux. Avec le scandale des commandites qui a amené toutes sortes de rumeurs, j'aurais dû perdre la bataille. Là, le ton a changé, tout le monde revient sur terre. Je n'ai pas le même sentiment qu'en 2004, je ne sens pas de vague bloquiste. Et les gens me connaissent plus, ils savent ce que je peux faire.»

Richard Nadeau voit les choses différemment. Selon lui, les libéraux tiennent tellement Gatineau pour acquis depuis des décennies que les gens en ont assez. Il estime que parler de souveraineté n'effraie pas les électeurs comme avant. «Les libéraux essaient encore de faire jouer leur vieux régime de peur, mais ça ne marche plus», dit-il.

Son cheval de bataille, c'est «désenclaver l'Outaouais». «Gatineau, ce n'est pas un quartier d'Ottawa, on a nos propres besoins. Les libéraux n'ont rien apporté de plus ici depuis des années. Il est temps que ça change», soutient Richard Nadeau. Visiblement très à l'aise avec les dossiers chauds de la région, il énumère ce qu'il juge comme des injustices. «Il y a 30 centres de recherche à Ottawa et un seul à Gatineau. Environ 20 % des fonctionnaires travaillent de notre côté de la rivière, alors que nous devrions en recevoir 25 %, soit l'équivalent du poids démographique du Québec. Ça veut dire 5000 fonctionnaires de plus, imaginez le boom économique! C'est scandaleux!»