Perspectives - Le ministre ping-pong

Le ministre fédéral des Finances n'en finit plus d'être projeté de tous bords et tous côtés, à la merci de l'opposition et du premier ministre. Depuis six mois, Ralph Goodale a fait volte-face dans trois dossiers importants, sans compter qu'il a mis les marchés financiers en émoi dans le cas des fiducies de revenus. Et l'on ne parle même pas de la créativité comptable qui caractérise désormais la gestion libérale des finances publiques. La perte de crédibilité prend de l'ampleur et commence à fortement déplaire.

En annonçant, coup sur coup, lundi, qu'il renonçait à aller de l'avant tel que promis dans deux de ses dossiers prioritaires, soit les consultations sur les fusions bancaires et le projet de réduction d'impôt aux grandes entreprises, Ralph Goodale avait toutes les allures d'un ministre qui ne contrôle plus son programme politique.

Visiblement contrarié, le ministre des Finances a cherché à rediriger les projecteurs sur les partis d'opposition pour expliquer ces nouveaux virements de bord, affirmant que les conservateurs et les bloquistes ne sont que des «troupeaux d'idiots» auxquels le gouvernement ne peut pas faire confiance pour atteindre ce type d'objectif.

Malheureusement pour M. Goodale, ses nombreux changements de position ont sérieusement entamé sa crédibilité auprès du milieu économique, qui n'a pas avalé cette excuse. «Si ces mesures importantes pour la productivité du pays sont mises de côté parce que ce gouvernement a trop peur de travailler à convaincre les partis d'opposition de leur bien-fondé, je pense que les Canadiens ont le droit d'être sérieusement inquiets de ne pas avoir un bon gouvernement minoritaire dans les prochaines années», tonnait l'économiste Jack Mintz, de l'Institut C.D. Howe, dans les pages du National Post. Les chambres de commerce du pays se sont, elles aussi, montrées particulièrement irritées.

Les conservateurs appuient à la fois la fusion des banques et les réductions d'impôt aux grandes entreprises, alors que le Bloc était ouvert à la discussion dans les deux cas. Seul le NPD s'était clairement affiché contre les deux projets. Bref, l'horizon était dégagé pour le type de compromis qui caractérise un gouvernement minoritaire.

Peut-être que ces deux projets auraient déstabilisé la Chambre des communes et entraîné un risque de défaite pour les libéraux, comme l'a affirmé Ralph Goodale. Est-ce une raison pour lâcher prise dès le premier jour de la session? Surtout qu'il y a à peine deux semaines, devant le Conseil du patronat du Québec, il promettait le contraire.

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Ces deux volte-face s'ajoutent à la gifle que le ministre des Finances a reçue en mai dernier lorsque Paul Martin a négocié un arrangement sur le budget avec le NPD. Le 21 avril, à une question de Jack Layton qui voulait savoir si le ministre était ouvert à apporter des modifications à son précieux document fiscal, Ralph Goodale avait été courtois, mais clair. «Les principes du budget sont les principes du budget et nous les défendons avec vigueur. Si le député veut soulever des questions d'ordre technique, je serai heureux de l'écouter», avait-il dit.

Quelques jours plus tard, le premier ministre ajoutait plus que des détails au budget, soit 4,5 milliards de dollars en dépenses supplémentaires. «Ceci n'est ni mon premier choix, ni mon choix préféré», avait insisté M. Goodale, par la suite, pour bien faire comprendre son mécontentement.

Cet épisode n'a fait que confirmer, tout comme les volte-face de cette semaine, que Ralph Goodale est un ministre sous surveillance. Les yeux du premier ministre Martin, quand ce ne sont pas directement les mains, sont toujours sur les dossiers du ministre des Finances.

Contrairement à Jean Chrétien, Paul Martin ne délègue pas facilement les responsabilités et sent le besoin de tout contrôler. Parlez-en au ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew, qui a goûté à sa médecine dans le cadre de la nouvelle politique internationale annoncée le printemps dernier. L'empreinte de Paul Martin est partout.

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Ralph Goodale est dans une situation encore plus fragile que Pierre Pettegrew. Ancien argentier du gouvernement pendant près de dix ans, Paul Martin ne se détache pas aisément des dossiers budgétaires qu'il connaît sur le bout des doigts. Ce micromanagement du bureau du premier ministre, combiné à la pression des partis d'opposition dans ce gouvernement minoritaire, donne au ministre des Finances l'allure d'une balle de ping-pong qui suit tantôt les impératifs du NPD, tantôt les stratégies du premier ministre, sans être capable d'arrêter un mouvement qu'il ne contrôle pas.

Pour ajouter aux difficultés, les marchés financiers ont très mal reçu le moratoire sur les fiducies de revenus imposé la semaine dernière. Plusieurs entreprises ont vu leur titre en bourse fondre de 8 à 15 % à cause de l'incertitude engendrée par l'absence de précisions quant à la suite des choses.

Le ministre des Finances a également reçu une volée de bois vert des partis d'opposition la semaine dernière lorsque l'annonce officielle du surplus budgétaire 2004-05 est tombée. Encore une fois, on s'en est pris à la créativité des libéraux qui s'amusent à inscrire des dépenses à venir au budget de l'année en cours, comme ce fut le cas pour les 700 millions attribués aux garderies, notamment.

Résultat: depuis six mois, le capital politique de Ralph Goodale fond à vue d'oeil. Un autre changement de direction soudain et ce qu'il lui reste de crédibilité pourrait bien partir en fumée.

acastonguay@ledevoir.com