Des Albertains brandissent la menace séparatiste pour protéger leur pétrole

Québec — Pour enlever au fédéral toute tentation de venir puiser dans leurs énormes surplus budgétaires évalués à sept milliards de dollars pour cette année, des Albertains proposent de menacer d'user du Renvoi relatif à la sécession du Québec.

«Vous vous souvenez de la "clause de la clarté"? Nous pouvons, de manière totalement constitutionnelle, sortir du Canada. Si les voleurs à Ottawa voient que nous y songeons, ils reculeront. C'est notre seule façon de les arrêter.» Le chroniqueur Ted Byfield s'exprime ainsi dans la dernière livraison du Western Standard (daté du 3 octobre), un magazine de droite albertain qui se présente comme «la voix de l'ouest nouveau». Le chroniqueur fait référence à la célèbre décision de la Cour suprême de 1998 qui établissait une «obligation de négocier» pour le fédéral advenant la victoire référendaire des souverainistes québécois par une «majorité claire» à une «question claire». Selon Byfield, le fédéral et les autres provinces seraient tout aussi contraints de négocier avec la province pétrolière si une majorité claire d'Albertains votaient «oui» à une question claire dans un référendum.

Quelle serait la question? Link Byfield, fils de Ted et sénateur albertain élu (mais non nommé) croit qu'on devrait proposer aux Albertains de rapatrier tous leurs impôts. Le paternel, Ted, se veut plus emporté: «Aussitôt que les intentions d'Ottawa deviendront claires — et elles le seront très tôt — nous devrions nous préparer à déclencher un mouvement séparatiste aussi fulgurant qu'un feu de prairie, un mouvement si foudroyant qu'il donnera l'impression que tout ce qui a été fait par le Québec dans les dernières décennies aura l'air d'un jeu d'enfant», écrit-il dans sa chronique.

Nervosité

Ces idées illustrent bien la nervosité actuelle des Albertains devant la possibilité que le fédéral trouve une manière de profiter de leur poule aux oeufs d'or: les revenus provenant des redevances de gaz et de pétrole. (En fait le gaz est beaucoup plus payant pour l'Alberta que le pétrole actuellement).

Le dernier numéro du Western Standard est hanté par la possibilité que l'Alberta soit contrainte de partager sa richesse. En éditorial, le directeur de la publication Kevin Libin signale un sondage selon lequel 49 % des Canadiens appuient un projet de nationalisation des pétrolières. «La moitié du pays et presque 70 % des québécois souhaitent qu'Ottawa s'empare de l'économie albertaine», interprète-t-il. Dans l'article de couverture, The Big Heist [Le grand pillage], Cyril Doll cite l'ancien premier ministre de l'Alberta, Peter Lougheed, qui a vécu les «années désastreuses de la Nouvelle Politique énergétique [NEP]», une offensive du gouvernement Trudeau des années 70 qui avait débouché sur la nationalisation de Pétro-Fina. «Il ne faut pas baisser la garde et nous devrions être conscients qu'il y en aura toujours plusieurs au gouvernement fédéral qui tenteront d'imaginer ce qu'ils qualifieront de mesures de "rééquilibrage" des richesses du pays.» Aujourd'hui, toutefois, la NEP serait illégale puisque, dans la Constitution de 1982 — après une offensive albertaine — on confirma que les richesses naturelles étaient de responsabilité provinciale.

Pour le rédacteur en chef du Western Standard, Ezra Levant, ces idées ne sont pour l'instant pas courantes en Alberta. Mais elles pourraient selon lui le devenir bientôt, a-t-il dit au Devoir, hier. D'abord si l'enfant chéri de cette province, le chef conservateur Stephen Harper, est battu de nouveau par les libéraux aux prochaines élections fédérale, la colère grondera. «Ça fait des années que les Albertains, par le Reform, l'Alliance, et les conservateurs tentent d'avoir de l'influence sur la politique fédérale. Ils commencent à en avoir assez d'échouer et vont explorer d'autres manières de faire valoir leurs droits», dit Levant en rappelant que cet été, un sondage (qui a toutefois été contesté) a déterminé que 42 % des Albertains ont répondu par l'affirmative à la question «les Canadiens de l'Ouest devraient commencer à explorer l'idée de fonder leur propre pays». Ted Morton, politologue et député conservateur, candidat à la succession de Ralph Klein pour 2007, est un partisan de la ligne dure à l'endroit du fédéral. «L'Ouest cherche son René Lévesque», dit Levant.

En trame de fond, ici, il y a Kyoto. Pour les Albertains les plus autonomistes comme ceux du Western Standard, l'application du fameux protocole est une manière détournée, de la part du fédéral, de s'emparer des richesses de la province, de «refaire le coup de la NEP». En plus, souligne Cyril Doll, qui est le coprésident de la campagne au Québec? Marc Lalonde, le ministre du gouvernement Trudeau qui pilota l'instauration de la NEP! Quant à l'actuel ministre fédéral de l'Environnement, chargé d'appliquer Kyoto, il connaît bien les questions de clarté référendaire, c'est Stéphane Dion.