Revue de presse - Le beau problème de l'Alberta

La flambée du prix du pétrole ne fait pas mal à tout le monde de la même façon, comme l'a prouvé le gouvernement albertain de Ralph Klein cette semaine. Lui, des maux de tête, il en a lorsque vient le moment de décider comment utiliser cette richesse pétrolière momentanée. L'Alberta voit en effet ses surplus augmenter de façon vertigineuse. On prévoit qu'ils pourraient atteindre près de sept milliards cette année, soit environ cinq milliards de plus que prévu. L'affaire suscite la convoitise à travers le pays. C'est du moins ce que croient percevoir les Albertains et de nombreux commentateurs des autres provinces de l'Ouest.

Ralph Klein a été clair: «Bas les pattes!» Partager «ne figure pas au menu». De toute façon, les Albertains, comme les journaux locaux aiment à le répéter, paient déjà beaucoup plus de taxes à Ottawa qu'ils ne reçoivent en échange et contribuent ainsi très largement à la péréquation destinée aux autres provinces. C'est bien assez: aux Albertains de profiter de leurs ressources. Mais comment? Le débat secoue la province depuis des mois. Le Calgary Sun a fait campagne, lecteurs à l'appui, en faveur du versement d'un boni en argent sonnant à tous les Albertains. L'ancien premier ministre Peter Lougheed a plutôt recommandé de verser au moins la moitié des retombées inattendues dans le Heritage Savings and Trust Fund qu'il avait lui-même créé en 1976 afin de garder une partie des richesses d'aujourd'hui pour les générations futures. Les propositions vont dans tous les sens, de la réduction de taxes (lesquelles?) au réinvestissement dans la santé en passant par une stratégie vigoureuse d'économies pour l'avenir.

Le gouvernement Klein a tranché cette semaine. Comme il n'y a aucune garantie que cette manne se reproduise un jour, l'argent ne sera consacré qu'à des dépenses non récurrentes, par exemple des investissements dans les infrastructures scolaires et de santé, mais il y aura aussi — oui, oui — un boni pour chaque Albertain, homme, femme ou enfant. Chacun recevra rien de moins que 400 $ juste avant Noël.

Bien des citoyens sont ravis. Le Calgary Sun jubile. Ses chroniqueurs applaudissent tous, sauf un, Michael Platt, qui n'y va pas de main morte, se faisant même hargneux contre quiconque est dans la dèche en adoptant un ton digne de Jeff Fillion. «Finalement, Ralph Klein semble souhaiter que les crapules du Canada déménagent ici», lance-t-il d'entrée de jeu. Selon lui, Klein a choisi la recette parfaite pour attirer les «parasites et les pique-assiette» à Calgary. Platt pense que l'argent, au lieu de servir à ce plan «simpliste», devrait revenir seulement à ceux qui ont subi des réductions de services par le passé et qui ont contribué à l'enrichissement de l'Alberta et à l'élimination de la dette. Et cela devrait se faire au moyen d'une réduction des taxes et des frais d'usager.

«Ce qui est encore plus insultant, particulièrement à Calgary, où les écoles et les hôpitaux promis depuis longtemps n'ont pas encore été construits, c'est que n'importe quel dernier arrivé et n'importe quel minable pourra s'attendre à recevoir une part du gâteau», poursuit Platt. Le chroniqueur s'insurge ensuite contre le fait que «des gens qui ne travaillent presque jamais, qui écrèment le système, vont aussi recevoir un chèque. Les soûlons, les drogués et les joueurs compulsifs vont tous recevoir un chèque. L'année prochaine, les crapules et les salauds vont tous être ici à attendre un chèque».

Platt n'est pas le seul en désaccord avec Klein. En fait, la plupart des autres journaux le sont aussi, mais pour des raisons plus mesurées. Graham Thomson, du Edmonton Journal, déplore la façon très peu démocratique dont la décision a été prise. L'équipe éditoriale de son journal estime qu'il s'agit d'une mauvaise idée, «l'exemple ultime de l'approche simpliste d'un gouvernement qui a fait son temps». Elle espère que cela signale une retraite anticipée du premier ministre mais déplore l'absence de plan cohérent, le manque de vision et le fait que M. Klein ait déjà oublié la promesse que s'étaient faite les Albertains dans les années 80 de ne pas gaspiller les fruits du prochain boum pétrolier mais d'en économiser une partie de nouveau. Selon le journal, Klein ne pouvait pas faire mieux s'il voulait rappeler au reste du pays l'importance de ses surplus et, du coup, susciter l'envie.

La Canada West Foundation (CWF) et quelques experts interrogés par le Calgary Herald craignent d'ailleurs que cet étalage de richesse n'alimente l'acrimonie à l'endroit de l'Alberta. «Voilà la pire direction que nous pouvions prendre dans nos relations avec le reste du pays. Cela fait du surplus albertain une cible encore plus alléchante», soutient Roger Gibbins, président de la CWF.

Évoquer un quelconque partage de la ressource pétrolière ravive cependant le souvenir de la Politique énergétique nationale de Pierre Elliott Trudeau, une politique qui hante les Albertains et dont les libéraux fédéraux paient encore le prix. Un député libéral provincial, David Swann, ne les a pas aidés en déclarant qu'en ces temps de hausse des prix du pétrole, «l'Alberta doit partager. Le gouvernement fédéral fera ce qu'il doit faire dans l'intérêt du Canada, et il n'a pas besoin de s'en excuser».

Le Calgary Sun est aussitôt monté aux barricades. «C'est gentil de la part de Swann d'être prêt à condamner son parti à une autre éternité sur les banquettes arrière de la législature albertaine avec son empressement à vendre notre province au gouvernement fédéral.» Surtout que la province joue déjà amplement son rôle pour aider les provinces plus démunies, écrit le journal en affichant son ressentiment.

«Dans un vrai pays, on nous en remercierait, mais au Canada, l'Alberta ne récolte que des reproches des sondeurs et des soi-disant journaux nationaux et, comme si ce n'était pas suffisant, des leçons d'un député libéral provincial qui dit que les libéraux fédéraux doivent faire ce qui s'impose pour faire rentrer dans le rang ces intolérables Albertains», ajoute l'équipe éditoriale, qui s'inquiète des intentions du gouvernement fédéral à la veille d'élections générales.

En bref

L'Ontario a le don de se plonger dans des débats difficiles ces temps-ci. Voilà que Toronto ouvre la porte à la construction de nouveaux réacteurs nucléaires si, comme l'a précisé le premier ministre Dalton McGuinty, la Ontario Power Authority, chargée d'étudier d'ici décembre l'approvisionnement en énergie de sa province toujours au bord de la panne, le recommande. Le Globe and Mail trouve l'hypothèse raisonnable; les environnementalistes, eux, sont déjà au front.

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