Harper range ses armes

Ottawa — Le Parti conservateur attaque la session parlementaire qui commence dans un mois avec passablement moins d'appétit pour des élections rapides qu'au printemps dernier. Même s'il entend maintenir la pression sur le gouvernement Martin et qu'il n'écarte pas complètement l'idée de faire tomber les libéraux cet automne, le chef conservateur Stephen Harper annonce plutôt une trêve dans les hostilités.

Non seulement la bataille de procédures qui a ralenti le Parlement au printemps dernier ne sera pas de retour, mais Stephen Harper estime aussi qu'il a absolument besoin «d'une bonne raison» et de «l'appui du NPD» s'il veut lancer le pays dans des élections précipitées. Deux conditions qu'il n'entrevoit pas pour l'instant. C'est donc dire qu'une alliance ponctuelle uniquement avec le Bloc québécois, comme en mai dernier, n'est plus possible, selon ce que le chef conservateur a confié au Devoir.

Entre deux rencontres de citoyens, dans la camionnette aux couleurs du Parti conservateur qui lui sert de véhicule de tournée estivale, Stephen Harper a accepté de dévoiler au Devoir une partie de son plan d'action pour l'automne, et ce, dans le cadre de la première entrevue accordée à un quotidien avant la rentrée parlementaire.

Les travaux à la Chambre des communes doivent reprendre le 26 septembre prochain et, même si Stephen Harper affirme «ne pas savoir exactement ce que le gouvernement va faire» lors de cette session, il soutient tout de même qu'il n'a pas l'intention de précipiter la chute de ce dernier à moins «d'une bonne raison».

«On va voir, c'est le gouvernement qui détermine les travaux parlementaires et impose le rythme, même lors d'un gouvernement minoritaire. Et nous ne savons pas exactement ce qu'il va faire, précise-t-il. Nous n'avons pas l'intention d'appuyer le gouvernement sur quelque chose auquel nous nous opposons et donc, à moins d'être complètement d'accord avec le gouvernement, nous allons nous opposer à ses politiques. Mais je pense franchement que, pour défaire le gouvernement maintenant, on a besoin d'une bonne raison. On est très près du premier rapport Gomery [prévu le 1er novembre]. On va voir. Si c'est nécessaire, on va le faire, mais ça va prendre une bonne raison.»

Et après le 1er novembre, si justement le premier rapport Gomery est explosif, est-ce que le Parti conservateur retournera sur le sentier de la guerre? Rien n'est moins sûr. La bonne raison évoquée par Stephen Harper pour couler le gouvernement Martin avant l'échéance de janvier pourrait être «un mini-budget, le rapport Gomery ou une autre mesure du gouvernement», dit-il, mais là encore, le chef conservateur se montre très prudent, voire sceptique.

C'est qu'il a goûté à l'implacable logique arithmétique au mois de mai dernier, lorsque le gouvernement a survécu par la peau des dents grâce au vote du président de la Chambre, un libéral, qui a rompu l'égalité en faveur du gouvernement Martin. Stephen Harper a été visiblement meurtri par cette défaite en Chambre et ne veut pas revivre la même situation.

«S'il y a un vote de confiance, nous devons le gagner, lance-t-il. On ne veut plus d'autres votes serrés. Nous avons donc besoin d'une bonne raison et de l'appui du NPD.» La phrase est lâchée. C'est la première fois que le chef conservateur soutient avoir besoin du NPD de Jack Layton pour défaire le gouvernement si nécessaire. Au mois de mai dernier, le PC était monté au front seulement avec le Bloc québécois, espérant que les trois députés indépendants qui détenaient la balance du pouvoir voteraient avec eux. On connaît la suite. Le député indépendant Chuck Cadman, décédé cet été, a torpillé la tentative du PC et du Bloc en votant avec les libéraux et le NPD.

Cette situation ne doit pas se reproduire, souligne Stephen Harper. Surtout que cette alliance circonstancielle avec le Bloc lui a fait du tort dans le reste du pays, reconnaît-il. Les électeurs n'ont pas apprécié le tandem PC-Bloc, même dans ces temps très particuliers. Il l'avoue candidement aujourd'hui, ayant manifestement pris bonne note des contretemps du printemps. «Ça aiderait beaucoup d'avoir le NPD avec nous si on veut défaire les libéraux, dit-il. C'est difficile sinon et c'est encore plus évident maintenant parce que le Bloc est vu non seulement comme un parti séparatiste, mais aussi comme un parti qui ne veut pas que les choses fonctionnent.»

La bataille perdue

Le chef conservateur ne cache pas qu'il avait hâte que la tumultueuse session du printemps, marquée par une guerre de procédures et des empoignades verbales musclées, prenne fin en juin. «Comme tout le monde, j'étais tanné à la fin avec ce gouvernement corrompu et la bataille en Chambre», dit-il.

D'ailleurs, à moins d'un revirement majeur, cette guerre des nerfs est bel et bien terminée. «La population et même mon caucus ne peuvent pas fonctionner avec un tel niveau d'incertitude tout le temps», dit-il.

Est-il amer, frustré du résultat? «Je pense que c'était une grande bataille et, c'est vrai, nous avons perdu. Mais je pense que nous avons perdu d'une façon qui va nous aider à l'avenir. J'ai dit que le Parti libéral était un parti corrompu et voilà, il a agi exactement comme un parti corrompu pour gagner ce vote de confiance [du 19 mai].»

Stephen Harper fait référence au changement de camp soudain de la députée Belinda Stronach et à l'affaire Grewal, du nom du député conservateur que le chef de cabinet du premier ministre a tenté de convaincre lui aussi de changer de parti juste avant le vote. «Le gouvernement a acheté des parlementaires et il a acheté un parti politique [entente sur le budget avec le NPD]. Ça montre encore le même comportement sans morale qui a guidé ce gouvernement dans le scandale des commandites», soutient-il.

Selon lui, ce comportement va rattraper les libéraux lors des prochaines élections. «Je pense que la corruption de ce gouvernement va être une question importante lors des prochaines élections. Il ne peut pas y échapper, il ne peut pas dire aux gens de l'oublier, parce que les conséquences sont là.»

Les derniers sondages montrent toutefois que les libéraux font bonne figure dans les intentions de vote. Un coup de sonde de la firme SES Research paru le 15 août dernier témoigne d'un Parti libéral à 39 % et d'un PC à 25 %, suivi d'un NPD à 19 %. La côte sera rude à remonter, particulièrement au Québec, où les conservateurs stagnent à 10 %, et en Ontario, où la domination libérale est de 10 % à 15 %.

A-t-il encore confiance de pouvoir décrocher le pouvoir au prochain scrutin? «Absolument. La corruption et l'incompétence de ce gouvernement seront des questions importantes, dit-il. C'est essentiel pour nous d'expliquer notre vision du pays, d'expliquer notre programme et de nous faire connaître davantage. Et je suis convaincu que le gouvernement ne pourra échapper à ce scandale.»