Michaëlle Jean brise le silence

Ottawa — Poussée dans ses derniers retranchements par la controverse au sujet de ses allégeances politiques et de celles de son mari, la gouverneure générale désignée, Michaëlle Jean, a finalement brisé le silence hier, elle qui ne voulait pourtant pas prendre la parole avant son entrée en fonction le 27 septembre prochain. Dans un très court communiqué de presse, Mme Jean affirme que son «attachement envers le Canada est entier» et qu'elle n'aurait «jamais accepté ce poste autrement».

L'ancienne journaliste de Radio-Canada soutient qu'elle et son mari, Jean-Daniel Lafond, n'ont jamais été souverainistes. «Soyons clairs: nous n'avons jamais adhéré à un parti politique ou à l'idéologie souverainiste», dit-elle. Elle affirme que le couple est sans équivoque «fier d'être canadien» et qu'ils «ont le plus grand des respects pour les institutions de ce pays». «Notre engagement envers le Canada est donc entier. Je n'aurais jamais accepté ce poste autrement», dit-elle.

Du même souffle, Mme Jean précise aussi que le couple «est également fier de cet attachement pour le Québec qu['il a] toujours démontré, et ce, au-delà de toute considération partisane». Aucun mot n'est prononcé sur les oeuvres passées de M. Lafond, tant écrites que filmées, qui laissent pourtant voir un penchant souverainiste, principalement au début des années 90. La porte-parole de Mme Jean, Catherine Gagnaire, affirme que la courte déclaration de Mme Jean est suffisante et que la prochaine prise de parole du couple aura lieu lors de l'entrée en fonction de Mme Jean à Rideau Hall.

Dans un autre communiqué diffusé simultanément, le premier ministre Paul Martin a voulu «rassurer» les Canadiens et montrer que la nouvelle gouverneure générale et son mari sont «absolument dévoués au Canada». «Lors de sa nomination, Mme Jean a exprimé son amour pour notre pays. Aujourd'hui, Mme Jean et M. Lafond ont à nouveau affirmé clairement et sans équivoque leur engagement envers le Canada», peut-on lire.

«Comme premier ministre, j'ai discuté à plusieurs reprises avec Mme Jean à propos de son attachement à notre pays. Je n'ai aucun doute que son dévouement au Canada est depuis longtemps fort et déterminé. Elle dispose de mon appui inébranlable alors qu'elle se prépare à assumer les responsabilités de gouverneure générale le mois prochain», termine-t-il.

Ces deux sorties ont été saluées par le chef conservateur et le leader du NPD. «Je suis content de voir que la gouverneure générale est dévouée au Canada. J'accepte cette déclaration de sa part et je lui souhaite un excellent mandat», a dit Stephen Harper. «Je pense que cette déclaration sans équivoque était la bonne chose à faire. Cette clarification va permettre de passer à autre chose et de lancer son mandat dans de bonnes conditions pour faire avancer ses causes», a déclaré au Devoir le chef du NPD, Jack Layton. De son côté, Gilles Duceppe a répété hier les propos qu'il a tenus la veille, à savoir qu'il ne voulait pas faire de chasse aux sorcières et qu'il «respectait énormément» Michaëlle Jean, malgré la fonction «désuète» de gouverneur général.

Les souverainistes sceptiques

Cette sortie de Mme Jean et de son mari dans le but de clarifier leurs positions politiques a laissé un goût très amer dans la bouche de plusieurs souverainistes, qui ne s'expliquent pas pourquoi Jean-Daniel Lafond renie son passé.

Plusieurs souverainistes de toutes les tendances contactés par Le Devoir ont souligné à gros traits l'oeuvre et les prises de position passées de M. Lafond, estimant que ce n'était pas les paroles d'un fédéraliste à l'époque. Dans le livre La Manière nègre, paru en 1993, M. Lafond lançait: «Alors, un Québec souverain? Un Québec indépendant? Oui, et j'applaudis à deux mains et je promets d'être de tous les défilés de toutes les Saint-Jean.» Il poursuivait en affirmant: «Un discours plus ou moins essoufflé sur le nationalisme québécois ne pourra plus faire illusion et masquer le véritable enjeu de l'indépendance qui est, non plus d'assurer la survie identitaire d'une société, mais bien d'assurer son affirmation et son accomplissement dans le monde contemporain», ajoutait Jean-Daniel Lafond.

Certains, comme Claude Racine, directeur et éditeur de la revue de cinéma 24 Images de 1987 à 2004, ont également mis en exergue les propos de la veuve du cinéaste Pierre Perrault, Yolande Simard, qui disait au Devoir il y a deux semaines que M. Lafond était souverainiste. «Avec nous, il l'était, avec d'autres, je ne sais pas», a-t-elle dit.

«Pierre Perrault était un souverainiste convaincu et un monument du cinéma québécois. Que sa femme affirme que M. Lafond était souverainiste avec eux et qu'il nie aujourd'hui l'avoir jamais été, c'est un affront», estime Claude Racine, qui n'a toutefois jamais côtoyé personnellement M. Lafond, même s'il baigne dans le milieu du cinéma et connaît bien l'oeuvre du nouveau prince consort.

«Pour son entourage, c'était clair. Dans ses oeuvres, c'était clair. Il peut dire qu'il a changé d'avis, qu'il a évolué comme certains disent et qu'il est maintenant fédéraliste, mais qu'il nie avoir été souverainiste avant, c'est une injure à tout le monde, poursuit Claude Racine. Ça blesse encore plus.»

Visiblement déçu de cette déclaration, l'écrivain René Boulanger, qui a signé le texte qui a mis le feu aux poudres dans Le Québécois, a dit ne pas croire cette version. «Pour Mme Jean, je lui accorde le bénéfice du doute, mais j'ai bien de la misère à croire Jean-Daniel Lafond. Jean-Daniel, je ne sais pas où tu t'en vas avec ça, mais vous vous êtes mis dans un sale guêpier», a-t-il lancé sur les ondes de RDI.

Même écho au journal Le Québécois, qui a publié hier un long communiqué empreint de sobriété. Le journal «prend bonne note de la sortie publique» de Mme Jean et affirme n'avoir jamais eu d'autre objectif que de cibler «l'incompétence» de Paul Martin dans cette affaire, qui aurait mal vérifié le passé de M. Lafond, dit le journal.

La publication doute par contre de la sincérité de M. Lafond lorsque ce dernier déclare n'avoir jamais été souverainiste. «Nous avons toujours dit que nous respecterions Mme Jean et son mari si ceux-ci devaient admettre qu'ils avaient changé d'allégeance en cours de route. Cela est tout à fait leur droit. Ce qui est par contre particulier dans la déclaration publique de Mme Jean, c'est lorsqu'elle dit qu'elle n'a jamais été souverainiste, comme son mari ne l'a jamais été. Le Québécois se dit bien prêt à croire que Mme Jean n'a jamais été souverainiste, mais soutient qu'il est beaucoup plus difficile de prétendre la même chose de son mari. Après tout, qu'a voulu dire le prince consort lorsqu'il a écrit [sa phrase sans équivoque dans son livre]?»

Michaëlle Jean et Jean-Daniel Lafond ont dîné lundi dernier avec l'actuelle gouverneure générale, Adrienne Clarkson, ainsi que son mari, John Rolston Saul, question d'en apprendre davantage sur la tâche qui les attend. Le nouveau couple vice-royal a visité Rideau Hall, avant de commencer à recevoir les nombreuses informations et d'assister à toutes les rencontres de préparation qu'implique l'entrée en fonction, qui débute le 27 septembre.

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