La pression s'accentue sur le couple vice-royal

Ottawa — La pression se fait de plus en plus forte pour que la nouvelle gouverneure générale, Michaëlle Jean, et son mari, Jean-Daniel Lafond, précisent leur position politique avant leur entrée en fonction officielle. Hier, la controverse sur les supposées allégeances souverainistes du couple a subi un nouveau coup de fouet, alors que le Toronto Star, le Globe and Mail et l'Ottawa Citizen abordaient le sujet en première page, sans compter les lignes ouvertes qui se multipliaient au Canada anglais. Des événements qui ont rattrapé le leader du Bloc québécois, Gilles Duceppe, forcé de réagir pour la première fois à la tempête.

Depuis que Le Devoir a fait état la semaine dernière du malaise et de la déception de certains souverainistes à la suite de la nomination du nouveau couple vice-royal, et ce, à la suite d'un texte du journal Le Québécois, la controverse n'a cessé de prendre de l'ampleur. C'est maintenant le Canada anglais qui est gagné par le malaise et qui demande des éclaircissements.

Les médias faisaient état dans leur édition d'hier d'un livre, La Manière nègre, paru en 1993, dans lequel M. Lafond lance: «Alors, un Québec souverain? Un Québec indépendant? Oui, et j'applaudis à deux mains et je promets d'être de tous les défilés de toutes les Saint-Jean», peut-on lire. Il poursuit en affirmant: «Un discours plus ou moins essoufflé sur le nationalisme québécois ne pourra plus faire illusion et masquer le véritable enjeu de l'indépendance qui est, non plus d'assurer la survie identitaire d'une société, mais bien d'assurer son affirmation et son accomplissement dans le monde contemporain», ajoutait Jean-Daniel Lafond.

De plus, dans le film du même nom, réalisé par M. Lafond, on pouvait notamment voir des extraits d'une rencontre baptisée Assemblée du quai des Brumes, à laquelle participaient Michaëlle Jean, le défunt poète Gérald Godin, un cofondateur du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN), Yves Préfontaine, l'ex-felquiste Pierre Vallières, le romancier Dany Laferrière, la militante souverainiste Andrée Ferretti et le poète indépendantiste Paul Chamberland.

Au début de la scène, les invités portent, à l'initiative de M. Chamberland, un toast «à l'indépendance» et «aux indépendances», auquel Michaëlle Jean répond «au retour du poète» [Aimé Césaire] et «c'est fini, les petits peuples!». Dans une scène subséquente, M. Vallières déclare: «Non seulement la Martinique doit aller à l'indépendance, mais à la révolution, comme le Québec aussi.» À cela, Mme Jean réplique: «Oui, l'indépendance, ça ne se donne pas, ça se prend.»

Hors contexte?

Des propos qui aujourd'hui éclatent comme un coup de tonnerre, mais qui pourraient être cités hors contexte, prévient John Aimers, de la Ligue monarchiste du Canada. «Tout le monde sait qu'un morceau de film ou de texte peut être sorti de son contexte et être mal interprété, surtout des années plus tard. C'est pourquoi je crois que Mme Jean et son mari doivent clarifier la situation. Si je pensais que Mme Jean était séparatiste, je n'aurais pas applaudi à sa nomination il y a deux semaines. Mais des questions ont été soulevées, la controverse grandit et je pense qu'il est temps de clarifier les choses directement», a-t-il dit hier sur les ondes de la radio 580 CFRA d'Ottawa.

Selon John Aimers, le premier ministre doit laisser la parole à la nouvelle gouverneure générale, qui ne veut pas s'exprimer en public avant son entrée en fonction, le 27 septembre. «La majorité des Canadiens veut la vérité, et ce, de la bouche même de Mme Jean. C'est normal et souhaitable que le premier ministre et son équipe la défendent, mais elle doit maintenant répondre directement avant de prendre ses fonctions», dit-il.

Sur les ondes de la même radio, qui a consacré la majeure partie de sa programmation à cette histoire hier, le chef conservateur, Stephen Harper, a répété qu'il ne veut pas politiser le poste de gouverneur général, mais qu'il «espère que le premier ministre a dit la vérité et que Mme Jean est fédéraliste». «La population se pose des questions, c'est évident et normal. L'information doit être corrigée ou des actions devront être prises par Paul Martin», a soutenu Stephen Harper. Le bureau du premier ministre répète que Mme Jean a dit très clairement à Paul Martin qu'elle était fédéraliste.

Gilles Duceppe réagit

Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a réagi hier à cette controverse entourant Mme Jean et son mari. Lors d'un entretien avec Le Devoir, M. Duceppe a dit «ne pas connaître M. Lafond» et estime qu'il a le droit «d'écrire et de penser ce qu'il veut». «Est-ce qu'il pense la même chose maintenant? C'est à lui de nous le dire», a-t-il soutenu.

Selon Gilles Duceppe, Michaëlle Jean et Jean-Daniel Lafond ne sont absolument pas obligés de dire comment ils ont voté lors du référendum de 1995. «Un vote, c'est secret. C'est leur droit de ne pas vouloir en parler.» Il refuse de lancer une chasse aux sorcières. «Je ne sais pas si Mme Jean est souverainiste ou non. Je respecte son travail et ce qu'elle a fait. Je comprends très bien qu'elle soit un modèle dans la communauté haïtienne et que cette nomination soit importante pour elle, mais ça reste une fonction désuète et archaïque», dit-il.

Le chef du Bloc estime que les problèmes vont rattraper M. Lafond, surtout s'il décide de faire comme John Rolston Saul, le mari d'Adrienne Clarkson, qui a fait plusieurs conférences à titre de prince consort. «Il représente la reine, alors, pour le Canada anglais, s'il est souverainiste, ça pose un gros problème. S'il décide de s'impliquer, il pourrait avoir quelques ennuis s'il affirme qu'il est souverainiste.»