Les Bougon de la pub

Le premier ministre Paul Martin a qualifié le programme des commandites de «gâchis injustifiable» lors de son discours à la nation, un euphémisme à la lumière des travaux de la commission Gomery. Le mot «gâchis» renvoie au désordre et au gaspillage, alors que le programme des commandites s'apparente davantage à une froide planification de la part d'une sous-classe de libéraux qui auraient érigé le «retour d'ascenseur» en système.

Au terme du volet montréalais de la commission Gomery, l'heure est venue de sortir la calculatrice pour additionner les dollars engloutis dans le programme des commandites et les activités de publicité. En salaires et dividendes seulement, les Boulay, Brault, Coffin, Gosselin, Lafleur et Gougoux du merveilleux monde de la publicité ainsi que leur famille auront empoché quelque 80 millions.

Un montant colossal qui ne dit pas tout. Dans son entreprise désespérée pour accroître sa visibilité au Québec, le gouvernement fédéral a payé aux agences des commissions, honoraires et coûts de production de 148 millions dans le but d'acheminer des commandites de 164 millions. Pour chaque dollar versé en commandite, l'État devait débourser en sus six cents pour le placement média et 90 ¢ pour le «travail» des agences.

Après avoir passé en revue 28 millions de pages de documents, Kroll dresse un portrait à la fois définitif et incomplet du gâchis. Définitif dans la mesure où toutes les factures et tous les bilans financiers disponibles sont tombés sous l'oeil scrutateur des juricomptables de Kroll. Mais incomplet puisqu'il manque des données essentielles. Les bilans de certaines agences sont introuvables pour des années entières, les relevés de comptes bancaires personnels des millionnaires de la pub ont été détruits, de même que des documents internes émanant du ministère des Travaux publics. Et, surtout, le liquide est le plus puissant désinfectant fiscal qui puisse exister. Comme l'a expliqué si candidement l'ex-directeur général du Parti libéral du Canada, section Québec (PLC-Q), Michel Béliveau, l'avantage de l'argent comptant, c'est de ne pas laisser de traces, disons.

Une réputation liquéfiée

À force d'entendre les «Je ne me souviens pas» d'un Jean Lafleur ou les «Je ne dirige pas une entreprise de bénévolat» de Gilles-André Gosselin, la commission Gomery commençait à tourner en rond avant que Jean Brault, le fondateur de Groupaction, ne s'amène à la barre.

Malgré leur attitude désinvolte, les travaux confirmaient la voracité des «Bougon de la pub», qui facturaient au gouvernement le prêt d'une génératrice lors de la crise du verglas (Gosselin) ou omettaient d'acheminer un quart de million de dollars en commandite à Postes Canada (Lafleur). Un ingrédient essentiel manquait à cette amère recette: la preuve que les publicitaires engraissés par l'État avaient arrosé en retour le PLC-Q en contributions officieuses.

Avec Jean Brault, la commission est entrée dans une nouvelle dimension, un nouveau paradigme auquel tous les témoins se sont par la suite ralliés, soit pour corroborer, soit pour s'inscrire en faux contre les révélations explosives de ce filou honnête. «Avant d'avoir votre client dans les pattes, je n'ai jamais fait de fausses factures», a lancé M. Brault dans l'une de ses plus célèbres répliques, en riposte à l'avocat du PLC-Q qui le dépeignait comme un escroc.

Pris avec des dettes frôlant les trois millions de dollars, incapable d'organiser des activités de financement dans le tiers des circonscriptions de la province, étranglé par ses fournisseurs et sollicité par des travailleurs d'élection en attente d'être payés, le PLC-Q détenait tous les motifs du monde pour s'abreuver en argent liquide, rendant plausibles les allégations de M. Brault.

Pour enfoncer le clou, deux anciens dirigeants du parti, Benoît Corbeil et Michel Béliveau, de même que l'organisateur libéral Marc-Yvan Côté ont reconnu que des enveloppes de toutes couleurs (brunes, blanches) et de toutes formes (matelassées, de format «legal» ou «letter») avaient circulé au sein de la grande famille libérale. Du coup, toutes les mauvaises blagues devenaient permises: le PLC-Q ne comptait plus l'argent en valeur nominale mais à l'épaisseur en pouces des billets du Dominion.

Dans une tentative désespérée de réparer les pots cassés, le PLC-Q a finalement reconnu qu'il avait reçu 129 000 $ de façon inappropriée, mais de Jean Brault seulement. Si l'identité des protagonistes et les montants en cause changent au gré des témoignages dans cette chaîne de financement occulte, il n'en demeure pas moins que la preuve est fondée sur un élément inébranlable en droit: la confession volontaire.

Le défi de Gomery

Dans l'une de ses remarques les plus lourdes de sens, le commissaire John Gomery a concédé qu'il ne pouvait prouver que la totalité des contributions officieuses de Jean Brault avaient abouti dans les coffres du PLC-Q.

M. Gomery révélait du coup l'étendue du défi qui l'attend. Certes, les publicitaires devenus riches et célèbres grâce aux fonds publics ont offert au PLC-Q des contributions directes et déclarées de plus de 800 000 $ sur une dizaine d'années, une générosité tout à fait légale.

Pour arriver à établir l'existence d'un système de ristournes ou une caisse occulte, M. Gomery devra maintenant déambuler dans les méandres de cette colossale preuve, retenir les témoignages qu'il estime utiles et vraisemblables, et en rejeter d'autres en tout ou en partie. C'est la prérogative d'un juge de choisir à la pièce les faits et les événements ne faisant pas l'ombre d'un doute et d'en tirer un sens.

Afin d'aider les avocats à préparer leurs plaidoiries finales, M. Gomery leur a présenté plus d'une quarantaine de points sur lesquels il veut obtenir des éclaircissements. Les questions reflètent sa préoccupation première d'accroître l'imputabilité, la transparence et l'obligation de rendre des comptes au sein de la fonction publique. Elles rappellent également que la commission Gomery ne constitue pas le procès du PLC-Q, mais bien un examen d'une infinie minutie pour faire la lumière sur le scandale et éviter qu'il puisse se reproduire.

Lors des audiences, M. Gomery s'est étonné qu'un Charles Guité appose sa signature au bas des factures sans se questionner sur l'utilisation des fonds. Il ne comprenait pas que la fonction publique ne puisse pas se débarrasser d'une «pomme pourrie» reconnue comme telle. Il a demandé aux publicitaires les moins récalcitrants les solutions préconisées pour assainir l'indispensable relation d'affaires qu'ils entretiennent avec l'État.

Les hommes de main de Jean Chrétien et le premier ministre lui-même ont tous juré qu'ils ignoraient l'étendue du gâchis, renvoyant la responsabilité à Charles Guité et aux publicitaires. En exigeant d'être entendus une seconde fois, Jean Pelletier et Alfonso Gagliano se sont livrés à un exercice plus utile pour leur image publique que pour la compréhension du juge. Ils ont pu nier devant les caméras, pour une dernière fois, tout geste d'ingérence politique de leur part. Le geste est calculé. S'il ne parvient pas à établir la mainmise du politique sur le programme, M. Gomery pourra difficilement conclure à l'existence du fameux système de ristournes.

Geste isolé d'une poignée de voyous ou corruption érigée en système? Voilà maintenant la question avec laquelle jongle John Gomery. Les mois à venir, alors que le juge va s'isoler pour rédiger son rapport, seront les plus angoissants pour le clan Chrétien. La question n'est plus de savoir si les hommes du pouvoir seront blâmés, mais jusqu'à quel point. C'est leur place dans l'histoire qui sera scellée par le rapport Gomery.