Les hommes des commandites

La commission Gomery a fait entendre 184 témoins au total, certains s'étant révélés plus colorés ou controversés que d'autres. Voici un résumé de la preuve au sujet des douze témoins incontournables du volet montréalais des audiences.

Le délateur: Jean Brault

Le fondateur de Groupaction s'est amené à la commission avec la réputation d'un paria et l'a quittée sous les applaudissements du public. C'est le seul témoin ayant réussi à transformer un sentiment d'hostilité en un élan de sympathie, et ce grâce à ses accusations contre Joe Morselli, Benoît Corbeil et Jacques Corriveau, montrés du doigt comme les argentiers occultes du Parti libéral du Canada, section Québec (PLC-Q).

Avant de s'associer aux libéraux, M. Brault n'avait jamais fait de fausses factures, a-t-il déclaré. S'il est devenu expert dans l'art de camoufler les dons, c'est grâce au parti. Les juricomptables Kroll ont évalué à 1,8 million de dollars ses paiements plausibles au PLC-Q. À ces montants doivent être ajoutés des dons déclarés (et légaux) de 170 854 $ et des versements en liquide de 150 000 $ à Benoît Corbeil et à Joe Morselli. Un grand total de deux millionsde dollars.

Jean Brault a reçu en revanche des contrats de 60,8 millions en commandites et de 112 millions en publicité. Pareil succès n'était possible qu'en accordant «une bonne écoute à certaines demandes que le Parti pouvait nous faire», a-t-il résumé.

L'amnésique: Jacques Corriveau

Ami intime de Jean Chrétien, Jacques Corriveau aurait usé le tapis menant au bureau de Charles Guité, le fonctionnaire responsable du programme, en le harcelant sans cesse avec des listes d'activités à commanditer. M. Corriveau n'en finissait plus de nier les preuves présentées contre lui, sans fournir d'explications plausibles.

Dépeint par Daniel Dezainde comme le père du «système de ristournes» ayant permis au PLC-Q de financer ses campagnes à même les fonds publics, il a reçu huit millions de Polygone/Expour, de Groupaction et de Jean Lafleur par le biais de sa firme Pluri-Design, sans offrir de services en retour. En revanche, il a ouvert les portes du ministère des Travaux publics aux publicitaires.

Mêlé au scandale jusqu'au cou, il a été largué la semaine dernière par Jean Pelletier, l'ancien chef de cabinet du premier ministre. M. Pelletier avait conseillé à son patron de prendre ses distances de M. Corriveau en 1999 ou 2000, sur la seule et unique base de son flair politique. La semaine précédant cet assassinat politique en règle, M. Corriveau avait été forcé d'admettre que Pluri-Design avait allongé 100 000 $ pour payer des permanents du PLC-Q.

L'homme d'honneur: Michel Béliveau

Michel Béliveau a asséné le coup de grâce au PLC-Q, s'infligeant par le fait même une irréparable blessure d'amour propre. Fidèle organisateur politique local de Jean Chrétien, l'ex-directeur général (1996-98) a reconnu qu'il s'était tourné vers Jacques Corriveau pour obtenir de 250 000 à 300 000 $ en liquide lors de la campagne de 1997.

Le témoignage de M. Béliveau est soutenu en partie par celui de Benoît Corbeil, son successeur à la direction du parti, et l'organisateur libéral Marc-Yvan Côté, qui ont tous deux palpé du liquide. M. Béliveau a pris l'entière responsabilité de ses gestes, jurant que M. Chrétien ne savait rien de ces tractations. Si le premier ministre avait été au courant, M. Béliveau est convaincu qu'il aurait été mis à la porte.

Tout comme Jacques Corriveau, M. Béliveau a appris avant tout le monde la création du programme des commandites. Selon Alain Renaud, le lobbyiste de Groupaction prêté au PLC-Q, M. Béliveau pouvait faire de petits miracles pour rabattre des contrats de commandite vers Jean Brault, d'un simple coup de fil au cabinet du premier ministre.

Le nettoyeur: Daniel Dezainde

Fidèle du clan Martin, Daniel Dezainde s'est campé dans le rôle du redresseur de torts. Directeur général du PLC-Q de 2001 à 2002, il a découvert l'existence d'un réseau parallèle de financement dirigé par Joe Morselli, un ami d'Alfonso Gagliano, avec le concours de Beryl Wajsmann. Le paiement des factures lui échappait (certaines n'apparaissent même pas dans les livres comptables) de même que l'organisation d'importants cocktails de financement. Désireux de «couper la branche morte qui pourrissait l'arbre», M. Dezainde a limogé M. Wajsmann. Son geste a été suivi par des menaces de Joe Morselli, qui lui font craindre pour sa sécurité encore aujourd'hui, bien qu'il ait attendu quatre ans avant d'en faire part à la police. M. Dezainde a aussi reçu les confidences de Jacques Corriveau, s'attribuant la paternité du «système de ristournes» du PLC-Q. Mais encore là, il n'en a parlé à personne pendant quatre ans.

Le lessivé: Benoît Corbeil

Les révélations de la commission Gomery ont coûté à Benoît Corbeil l'emploi le plus payant de sa carrière: le poste de président de la Fondation de l'UQAM, assorti d'un salaire annuel de 105 000 $. Directeur général du PLC-Q de 1999 à 2001, M. Corbeil a reconnu la réception d'un seul paiement en liquide de 50 000 $ de la part de Jean Brault, contacté à la suggestion de Jean-Marc Bard, le chef de cabinet de M. Gagliano.

L'identité des destinataires de cette somme a causé plus d'émoi que la somme elle-même. Il s'agissait de neuf militants et attachés politiques, pour la plupart encore actifs au sein du parti, dont Irène Marcheterre (conseillère de Jean Lapierre), Luc Desbiens (conseiller politique de Lucienne Robillard), Daniel Dezainde (attaché de presse de Jacques Saada) et Richard Mimeau (adjoint spécial de M. Lapierre).

Un deuxième versement de 50 000 $ de Groupaction, réalisé par le truchement d'une contribution officielle de Commando Marketing, a permis de payer cinq autres travailleurs d'élection, a confirmé M. Corbeil. «Nous avons contourné la loi électorale, que voulez-vous!», a-t-il lancé. M. Corbeil a essuyé les pressions de M. Gagliano, des menaces anonymes et une mise en demeure des Marcheterre, Desbiens et Mimeau pour freiner son bavardage, mais en vain.

Le Vénitien: Joe Morselli

Avec la comparution de Joe Morselli, venu assurer le grand public qu'aucun «groupe de parrains» n'émane de sa région natale, la Vénitie, la commission Gomery s'est transformée en un théâtre burlesque. M. Morselli a reconnu qu'il s'était arrogé le titre de vice-président de la commission des finances du PLC-Q, une fonction fictive, ce qu'il jugeait plus approprié que «bénévole par excellence». Homme d'affaires «honnête» ayant survécu à l'explosion de sa voiture en 1989, il a été dépêché au parti par M. Gagliano pour redresser un déficit préoccupant, une mission qu'il n'a cachée à personne. Tous les publicitaires ont dîné avec lui au désormais célèbre restaurant Chez Frank, mais il n'a jamais exigé de contributions de leur part. La seule fois où il a reçu de l'argent comptant de Jean Brault — 5000 $ pour la campagne municipale de Benoît Corbeil —, il a gardé l'enveloppe.

Le fraudeur: Paul Coffin

Seul et unique acteur du scandale à avoir reconnu sa culpabilité à 15 accusations de fraude totalisant 1,6 million, M. Coffin a gonflé ses factures, inventé des employés et des heures de travail pour la moitié de ses 32 contrats avec le gouvernement. À la lumière de ses discussions avec son bon ami Charles Guité, il a déduit que le programme des commandites représentait l'équivalent culinaire d'un buffet à volonté, et il s'est empiffré en empochant un million en salaires et en dividendes. C'est à la suggestion de Guité qu'il a inventé des factures pour réclamer la totalité des fonds publics disponibles pour ses projets de commandite.

Le signataire: Charles Guité

Le programme des commandites était miné par l'ingérence politique et le favoritisme émanent du cabinet de Jean Chrétien et celui du ministre Gagliano à l'époque où Charles Guité en était le directeur (1996-2000). Quant aux règles d'attribution des contrats, elles ont été modifiées dès la prise de pouvoir des libéraux afin de récompenser les agences ayant facilité leur élection, une réforme dont BCP fut l'un des principaux bénéficiaires, avec des contrats de plus de 60 millions. M. Guité a apposé sa signature au bas des factures farfelues, gonflées et surréalistes acheminées par certains publicitaires. S'il admet que les mesures de contrôle étaient «relâchées» sous sa gouverne, il réfute cependant les allégations voulant qu'il ait entraîné les publicitaires dans le vice. Sa plus grande erreur fut de leur avoir accordé sa confiance. Les publicitaires devenus riches grâce aux commandites ont fait écho à ce sentiment de confiance en payant plus d'un demi-million de dollars en frais de consultation à M. Guité, sans retour sur l'investissement, lors de son départ à la retraite.

Le surhomme: Gilles-André Gosselin

Gilles-André Gosselin s'est présenté comme un surhomme travaillant dix heures par jour, tous les jours de l'année, afin de donner un semblant de vérité aux factures expédiées aux Travaux publics pour l'année fiscale 1997-98. Quelques jours de témoignage devant la commission Gomery l'ont épuisé au point qu'il a claqué la porte, excédé.

Le mythe du travailleur acharné s'est dégonflé avec le témoignage de son ancienne comptable, qui a confirmé que M. Gosselin inventait des heures pour arriver au plein montant prévu dans un contrat. Il reste un montant de 4,4 millions, bien réel, que M. Gosselin et son épouse ont mis dans leurs poches grâce au programme.

Le gourmand: Jean Lafleur

Les allégations de surfacturation à l'égard de Jean Lafleur ont trouvé leur confirmation avec le témoignage de ses anciens employés et le rapport de Kroll. M. Lafleur facturait non seulement des heures en sus pour le travail de ses sous-traitants, il se réservait aussi des marges bénéficiaires de plus de 100 % avant d'acheminer la facture finale aux Travaux publics. La famille Lafleur s'est mis 14 millions dans les poches grâce aux commandites. Lorsque ses contrats se sont mis à fondre comme neige au soleil, le patriarche a sollicité l'aide de son bon ami Jean Pelletier, chef de cabinet de M. Chrétien. Jean Lafleur a témoigné avec une mauvaise foi si manifeste que le juge Gomery ne lui prêtait plus aucune crédibilité au terme de sa comparution.

Le millionnaire et son épouse: Claude Boulay et Diane Deslauriers

Plus important joueur avec des contrats de commandite de 67,7 millions et des contrats de publicité de 40,9 millions, Claude Boulay est si proche du premier ministre Paul Martin que celui-ci s'est excusé de ne pas pouvoir être de la fête pour les 50 ans du publicitaire. M. Boulay aurait incité Jean Brault à se parjurer au sujet d'une embarrassante contribution de 50 000 $ qui a transité par Everest, en 1998, pour la campagne électorale de Jean Charest. Pour M. Boulay, ces 50 000 $ représentent un solde sur une transaction immobilière entre Groupaction et Everest. Aucune trace de fausses factures ou de contributions occultes au PLC-Q n'a été retrouvée chez Everest. M. Boulay et son épouse ont toutefois réclamé des commissions en double (au gouvernement et aux organisateurs d'événements), un manque d'éthique flagrant soulevé par M. Gomery. Les contrats confiés aux nombreuses filiales d'Everest ont permis au patron de dégager des marges bénéficiaires de 67 % à certaines occasions, sans mettre la main à la pâte.

L'insurgé: Yves Gougoux

Le patron de BCP vit un cauchemar depuis que la vérificatrice générale l'a associé au scandale des commandites. Il a reçu 6,3 millions de ce programme (à son insu, dit-il) et 160 millions en contrats de publicité, sa spécialité. Yves Gougoux fut de toutes les batailles électorales de Jean Chrétien et a même encouragé celui-ci à repousser l'heure de sa retraite. Sous les dix ans de règne du premier ministre, ses contrats de publicité avec l'État ont bondi de 15 000 %, mais il n'y a aucune corrélation entre sa fidélité et sa prospérité. BCP a été choisie pour son expertise, a-t-il dit. L'agence a bénéficié de contrats de 60 millions de Tourisme Canada, après avoir terminé deuxième lors du concours de sélection. La vérificatrice générale a déploré, lors de sa comparution, cette attribution de contrat en mode de «fournisseur unique», sans un nouvel appel d'offres. Contrairement à ce qu'affirme Charles Guité, M. Gougoux jure qu'il n'est pas intervenu auprès de Jean Pelletier pour obtenir sa part du gâteau, une information confirmée par le chef de cabinet du premier ministre.