Les libéraux ont-ils tenté de recruter le conservateur Gurmant Grewal? - L'affaire de la bande magnétique roule en boucle au Parlement

Les tractations de coulisses entre le bureau du premier ministre, le ministre de la Santé et des députés conservateurs autour du vote de confiance du 19 mai dernier continuent de créer des remous à Ottawa. Pour une deuxième journée consécutive, les libéraux ont dû faire face à la tempête, alors que les conservateurs ont dû défendre la nécessité de ces enregistrements secrets.

Ottawa — Même s'il n'a pas autorisé le geste, le chef conservateur, Stephen Harper, a défendu hier le droit de son député Gurmant Grewal d'enregistrer ses conversations avec le chef de cabinet de Paul Martin et le ministre de la Santé, Ujjal Dosanjh, à la veille du vote crucial du 19 mai dernier.

Maintenant publics, ces échanges à propos d'une possible défection de M. Grewal et de sa femme en échange d'une récompense future ont de nouveau provoqué des étincelles aux Communes hier et mis les libéraux dans l'embarras.

Les chefs bloquiste et néo-démocrate, Gilles Duceppe et Jack Layton, prennent quant à eux l'affaire tellement au sérieux qu'ils ont demandé que le ministre de la Santé, Ujjal Dosanjh, quitte son poste immédiatement pour la durée des enquêtes à venir de la GRC — enquête demandée par le Bloc — et du commissaire à l'éthique — celle-ci requise par le NPD. Les deux partis avaient déjà demandé que le chef de cabinet de Paul Martin, Tim Murphy, soit relevé de ses fonctions pour la même période.

L'attention était toutefois tournée vers le chef conservateur hier matin, qui, pour la première fois, a répondu aux questions de la presse sur cette affaire. Commentant la genèse des enregistrements et les tractations, Stephen Harper a expliqué qu'il avait été mis au courant par M. Grewal le lundi 16 mai, tout juste après la réunion de son caucus. «Il m'a dit qu'il avait enregistré des choses incriminantes pour ne pas que les libéraux puissent nier», a dit M. Harper.

Le lendemain matin, M. Grewal informe son chef de la possibilité de rencontrer le premier ministre dans l'après-midi «pour discuter d'une offre qu'il a reçue». «Il m'a demandé s'il devait y aller et je lui ai dit non», a précisé M. Harper.

Questionné sur la moralité d'enregistrer des gens à leur insu, Stephen Harper a défendu les agissements de son député, même si un léger malaise semblait habiter le chef conservateur. «Je n'enregistre pas mes conversations, mais c'est légal de le faire. Pour ma part, je pense qu'on doit assumer ce qu'on dit en tout temps, qu'on soit enregistré ou non», a-t-il soutenu.

Selon le chef conservateur, les enregistrements permettent tout de même de montrer la façon de fonctionner des libéraux, ce que le député conservateur Inky Mark n'avait pu faire quand il a dit avoir été approché par le gouvernement, comme plusieurs de ses collègues. Personne ne l'a cru parce qu'il n'avait pas de preuve, a rappelé M. Harper.

Ses députés marchaient quand même sur des oeufs hier. Personne ne voulait condamner M. Grewal pour avoir enregistré ses conversations, mais tous les députés répétaient qu'ils n'avaient jamais agi de la sorte et ne comptaient pas le faire. «Je ne pense pas qu'enregistrer une conversation soit une très bonne idée», a noté le député John Williams. «L'image de tous les politiciens s'en trouve salie», a renchéri le chef adjoint, Peter MacKay.

Les enregistrements montrent que les libéraux espéraient convaincre M. Grewal et sa femme, elle aussi députée conservatrice, de s'abstenir lors du vote sur le budget du 19 mai dernier, vote que le gouvernement craignait de perdre et qu'il a gagné par une seule voix. Si des discussions à propos d'un poste au cabinet ou au Sénat ont été évoquées, aucune offre formelle ne semble avoir été faite. L'idée était par contre assez évidente, comme l'explique le ministre Dosanjh en citant en exemple le transfuge Scott Brison.

«Ça peut être correct, mais avec un certain délai. Comme pour Scott Brison. Scott Brison a été fait secrétaire parlementaire, donc rien ne peut être exclu. Ça, le premier ministre peut le dire ou non. Si ça ne peut être fait maintenant, ça sera fait dans deux à quatre semaines», a dit M. Dosanjh.

Le chef de cabinet du premier ministre, Tim Murphy, a de son côté prévenu M. Grewal de la tactique qui serait employée par le premier ministre pour démentir l'existence d'une entente. «Comme tu l'as déjà vu, le premier ministre va dire: "Je n'ai rien offert." Je pense que c'est la version que nous devons maintenir. Je ne veux pas faire du premier ministre un menteur. Et je ne dis pas que c'est ce que nous faisons. Je pense qu'il faut rester honnête. Mais il est aussi possible de dire que nous comprenons que ceux qui prennent des risques doivent être récompensés pour les risques qu'ils ont courus», a dit Tim Murphy à Gurmant Grewal.

Armé de la totalité des enregistrements, M. Harper est passé à l'attaque aux Communes hier, suivi de près par les bloquistes et le chef néo-démocrate Jack Layton. Sur la défensive, les libéraux s'en sont tenus à une ligne de défense bien serrée. Le premier ministre, qui avait nié la veille avoir voulu rencontrer M. Grewal, a précisé hier qu'il l'aurait fait, mais seulement si le député avait accepté de changer de camp sans poser de conditions. Il a répété, comme il le fait depuis le début et toujours sous les cris de l'opposition, qu'«aucune offre n'avait été faite, aucune requête acceptée». Le leader parlementaire Tony Valeri, qui a dû prendre le relais du premier ministre à maintes reprises, avait pour rôle de rappeler que M. Murphy avait respecté cette consigne.

Le ministre de la Santé, lui, a misé sur la remise en question des enregistrements. «[Les conservateurs] ont eu 14 jours pour manipuler ces enregistrements. La traduction n'a pas été authentifiée. Les rubans sont difficiles à comprendre. L'anglais a été mal transcrit, [les passages en] punjabi mal traduits», a-t-il déclaré aux Communes et à l'extérieur. Le Globe and Mail, qui a fait vérifier les transcriptions conservatrices ainsi que la traduction des passages en punjabi, ne fait toutefois état, dans son édition d'hier, que de «plusieurs erreurs mineures».
2 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 2 juin 2005 06 h 03

    La chance de Stephen Harper

    S. Harper a raison de ne pas s'emballer avec l'affaire des bandes magnétiques. Il sait bien que les Conservateurs peuvent tirer un sentiment de satisfaction de leur échec du 19 mai dernier. En fait, ils devraient pousser un soupir de soulagement et trouver que leur patron, Stephen Harper, a finalement de la chance. Tout donnait à penser qu'avec des élections hâtives, il courait à une défaite électorale et qu'il risquait fort de voir remettre en jeu son poste de chef de parti.

    Il aurait fait face à deux problèmes majeurs en Ontario, la province clé pour gagner des élections. Tout d'abord, un manque de crédibilité. Il n'est pas perçu comme un Premier ministre valable, loin de là. Il n'a pas encore su se dégager du parti régional d'où il provient et de ses politiques ultra-conservatrices. Celles-ci ne passent pas la rampe en Ontario. L'ancien Parti conservateur, qui avait des appuis dans l'est-centre du Canada, était un parti de centre droit, alors que l'Alliance, dont Harper peine à se dégager, est un parti peut-être pas d'extrême droite, mais peu s'en faut.

    L'autre problème, c'est sa collusion avec le parti séparatiste du Bloc québécois. Il est apparu clairement que cette alliance contre nature ne visait qu'à renverser le gouvernement en vue de le supplanter. Mais ce petit calcul de basse politique avait un côté sulfureux, qui déplaisait «souverainement» à nombre d'électeurs. Par ailleurs, que se serait-il passé ensuite, si Harper avait gagné minoritairement des élections? Aurait-il dû alors composer constamment avec le Bloc? Mais la stratégie du Bloc, en s'alliant aux Conservateurs pour renverser le gouvernement, n'était-elle pas de voir triompher un Parti conservateur, aux politiques très à droite (par exemple, participation au bouclier antimissile américain, opposition au mariage de personnes de même sexe, réticences à l'égard de la Loi sur les langues officielles...), pour s'en servir de levier contre le gouvernement fédéral en faveur de l'indépendance?

    Stephen Harper aurait-il su se sortir d'un tel imbroglio? On peut en douter. En effet, il est manifeste qu'il manque de psychologie et de psychopolitique et que l'entourage sur lequel il s'appuie ou s'appuyait en manque tout autant. Sa précipitation à vouloir renverser le gouvernement avec l'aide du Bloc en est un exemple, car il n'avait manifestement pas envisagé toutes les répercussions de cette manoeuvre, ni pour son parti ni pour lui-même. Un autre exemple est la façon dont il s'est comporté à l'intérieur du parti avec Belinda Stronach. S'il lui avait accordé plus d'attention et plus de place dans le parti, serait-elle passée de l'autre côté? C'est une femme d'affaires, énergique, dynamique, aux idées plus ouvertes que celles de Harper, qui avait besoin de s'affirmer et non de jouer toujours les seconds couteaux. S. Harper devrait réfléchir à ce point. Car, comme l'a montré un sondage EKOS, «l'effet Stronach» s'est fait sentir en Ontario.
    «La défection-surprise de la conservatrice Belinda Stronach a eu un effet immédiat sur les électeurs ontariens. L'avance des libéraux s'est amplifiée de façon significative sur le champ de bataille névralgique de l'Ontario, où se scellera l'issue des prochaines élections.» Encore un exemple, lors de la réunion du Parti conservateur à Montréal, Harper commence par déclarer que, s'il était porté au pouvoir, il rouvrirait le dossier de la participation du Canada au bouclier antimissile américain. Or, s'il est une province hostile à cette participation, c'est bien le Québec. Et, vouloir précipiter des élections quand la population canadienne n'en veut pas, ne dénote pas un fin psychopoliticien.
    Tout compte fait, S. Harper a eu la chance de perdre le vote du 19 mai, de sorte que la situation ne s'est pas retournée totalement contre lui, même si sa crédibilité comme stratège politique de haut vol a perdu quelques plumes. Mais il ne devrait pas jouer avec la chance, celle-ci passe rarement deux fois. Le chef du Parti conservateur devrait maintenant calmer le jeu, sans tenter d'autres manoeuvres pour renverser le gouvernement, et se préparer aux prochaines élections. Pour ce faire, deux choses lui seraient utiles. Tout d'abord, réfléchir aux principes de base de la politique, formulés par exemple dans cet axiome de Socrate, que nous rapporte Platon: «L'art politique est par essence service pour les gouvernés, et par accident profit pour les gouvernants», ou dans cette réflexion plus récente d'un homme politique de stature internationale reconnue: «La politique, quand elle est un art et un service, non point une exploitation, c'est une action pour un idéal à travers des réalités.» (Charles de Gaulle). Et en vue de proposer un idéal pour le Canada, auquel pourraient adhérer les Canadiennes et les Canadiens, il devrait aussi approfondir ses réflexions en psychologie et en psychopolitique, s'il veut donner à son parti quelque espoir de briller un jour sur la scène fédérale. S. Harper saura-t-il saisir cette seconde chance? Ce n'est pas l'affaire des bandes magnétiques qui va la lui donner et il le sait.
    Gabriel Racle

  • Nicolas St-Gilles - Inscrit 3 juin 2005 10 h 50

    Logorrhéïquement vôtre

    Non mais, qu'est-ce donc encore que ces logorrhées qui n'en finissent pas, M. Racle...?

    Cherchez-vous obstinément quelque hebdo de Québécor ou de Transcontinental qui aurait la «samarité» de recevoir avec indulgence les étalages grandiloquents de votre irrépressible verbo-motricité...?

    Mais après tout, si Alfonso Gagliano parvint à dénicher un «emploi» auprès de «L'Oie blanche» - prestigieux hebdo commercial de Montmagny! -, peut-être parviendrez-vous aussi à trouver un West-Island «Suburban» quelque part qui satisfasse à vos puissantes (and very canadian too) ambitions de «reconnaissance».

    J'ai la sourde impression, M. Gabriel Racle, que vous n'écrivez que pour le plaisir de vous relire vous-même...

    Bien entre nous, et cela dit bien amicalement, je crois que ce serait dans votre propre intérêt. Sinon, vous ne pourrez plus jamais vous libérer de cette réputation de maître es gongorisme. Ce serait bien dommage pour vous, il me semble.