Martin est de nouveau dans la tourmente

Ottawa — Les trois partis d'opposition à la Chambre des communes ont repris l'offensive hier en accusant de nouveau le bureau du premier ministre d'avoir tenté d'acheter les votes de deux députés conservateurs afin de pouvoir passer plus facilement à travers le vote de confiance du 19 mai dernier. Le Parti conservateur, le Bloc québécois et le NPD ont pu compter sur les enregistrements des conversations, rendus publics hier par les conservateurs, pour attaquer le premier ministre et son chef de cabinet. Et d'après ces enregistrements, Paul Martin lui-même aurait été très bien informé des tractations en cours.

Mis sur la défensive hier, le premier ministre Paul Martin et le ministre de la Santé, Ujjal Dosanjh, ont répété qu'aucune offre — un poste au Sénat ou au cabinet — n'a été faite au conservateur Gurmant Grewal ou à sa femme, elle aussi députée conservatrice, afin qu'ils s'abstiennent de voter lors du vote de confiance sur le budget, ce qui aurait du coup assuré les libéraux de remporter la joute. Le gouvernement a continué de soutenir que M. Grewal avait fait les premiers pas même si les enregistrements laissent clairement entendre qu'il y avait un intérêt soutenu au sein du gouvernement pour s'entendre avec lui.

Dans les trois jours avant le vote de confiance, au moins 23 conversations ont eu lieu entre M. Grewal, la tierce personne qui a fait les premiers pas, un dénommé Sudesh Kalia (que ce soit dans un sens ou dans l'autre) et le gouvernement. C'est toujours le chef de cabinet du premier ministre, Tim Murphy, ainsi que le ministre de la Santé, Ujjal Dosanjh, qui parlent au nom du gouvernement.

Tous ces enregistrements, d'une durée de quatre heures, sont maintenant entre les mains de la GRC, qui doit décider si une enquête est requise. Toute tentative d'achat du vote d'un membre du Parlement en échange de compensations futures est en effet contraire à l'article 119 du Code criminel. Le commissaire à l'éthique, Bernard Shapiro, se penchera aussi sur cette affaire à la demande du NPD.

Pour le chef du Bloc, Gilles Duceppe, et le leader du NPD, Jack Layton, le chef de cabinet de Paul Martin devrait se retirer en attendant la conclusion des enquêtes. «M. Martin devrait finalement se rendre compte qu'il y a gravité dans les propos qu'aurait prononcés M. Murphy et qu'il doit être suspendu le temps de l'enquête, a soutenu Gilles Duceppe. Ce qu'il dit là est grave, très grave. Personne ne peut le nier.»

Le chef conservateur, Stephen Harper, a ouvert une période de questions beaucoup plus musclée que la veille. «Le premier ministre dit qu'il n'était pas au courant des négociations entre son bureau et le député conservateur, mais les enregistrements rendus publics aujourd'hui montrent clairement que son chef de cabinet et le ministre de la Santé voulaient que le premier ministre rencontre le député. Le premier ministre le savait-il?»

Paul Martin a avoué qu'il était au courant de l'intérêt du député conservateur à traverser la Chambre mais a du même souffle répété qu'«aucune offre» n'avait été faite et que c'est plutôt M. Grewal «qui nous a sollicités».

Ujjal Dosanjh, au centre de cette controverse, estime quant à lui que la transcription fournie par les conservateurs pourrait ne pas être exacte. «Je vais examiner ça de plus près. Mais je répète que c'est lui qui voulait conclure un accord et que nous lui avons dit non», a-t-il affirmé.

Extraits d'enregistrements

Mais les enregistrements montrent bien le vif intérêt des libéraux pour les abstentions de M. Grewal et de sa femme, même si aucune offre en bonne et due forme ne semble en effet avoir été formulée. C'était d'ailleurs très clair dès le départ entre MM. Grewal, Murphy et Dosanjh: afin d'éviter de mentir à la population, la récompense devait venir plus tard, comme dans le cas du transfuge Scott Brison, disent-ils, un ancien conservateur qui a d'abord siégé comme député d'arrière-banc pendant quelques mois avant d'obtenir un poste au cabinet en 2004.

«Nous devons être capables de répondre honnêtement aux questions des médias quand ça arrivera», dit Tim Murphy à Gurmant Grewal dans une des conversations enregistrées. «Rappelle-toi ce que Scott Brison a fait: c'est exactement ce qui est arrivé dans son cas. Il a pu dire: "Non, on ne m'a fait aucune offre" tout en disant qu'il voulait jouer un rôle important à l'avenir. Et c'est exactement ce qui est arrivé. Je pense que nous devons faire ça de la même manière. Comme ça, nous pourrons être honnêtes.»

Un titre de ministre était bel et bien au centre des conversations, comme en témoigne une des premières rencontres, le mardi 17 mai, soit deux jours avant le vote, entre Gurmant Grewal et Ujjal Dosanjh. On remarque également que le premier ministre semble être bien au fait des négociations.

— «Je pense que Belinda t'a rendu les choses plus faciles, n'est-ce pas?», lance Ujjal Dosanjh.

— «C'est vrai», répond Gurmant Grewal.

— «Dans les faits, un poste au cabinet peut être arrangé dès maintenant. Mais pour l'autre, il ne faut pas perdre l'avantage», dit M. Dosanjh.

— «Peu importe.

— Je viens de parler au premier ministre il y a un moment. Il a dit qu'il se rendait à Regina et qu'il serait heureux de te parler au téléphone ce soir ou en personne si tu es intéressé à te déplacer. Je pense qu'on devrait avoir une conversation avec Tim.

— D'accord.

— Tim est son chef de cabinet, c'est comme parler directement avec le premier ministre.»

Plus tard au cours de la même rencontre, Ujjal Dosanjh lui suggère d'utiliser l'argument de l'unité nationale. «Je vais pousser aussi fort que possible, mais à la fin, ce n'est pas moi qui contrôle ces choses-là. C'est pour ça qu'il est important de parler avec lui [Tim Murphy]. Après, ce sera au tour du premier ministre. Il vient juste de me dire qu'il va te parler. Demande-lui si tout est correct, s'il y a une entente. S'il n'y en a pas, utilise le même langage. Dit qu'il faut préserver l'unité du pays et qu'il ne faut pas s'allier avec le Bloc. Il faut le faire sur un grand principe», dit Ujjal Dosanjh, qui a été enregistré à son insu, comme toutes les conversations.

Quelques minutes plus tard, devant tout le charme déployé par le gouvernement, Gurmant Grewal sent le besoin de préciser son hésitation. «Nous n'avons toujours rien décidé. Nous restons indécis, nous ne nous sommes toujours pas fait une idée», dit-il.

Le chef de cabinet, Tim Murphy, explique même à M. Grewal la défense que le premier ministre va utiliser pour s'esquiver si des questions sont soulevées. «Comme tu vas le voir, le premier ministre va dire qu'il ne vous a rien offert. Je pense que c'est la ligne de défense que nous allons tenir, sinon, ça ferait du premier ministre un menteur. Et je ne dis pas que c'est ce que nous faisons. Je pense qu'il faut rester honnête. Mais il est aussi possible de dire que ceux qui prennent des risques doivent être récompensés pour les risques qu'ils ont courus.» Tim Murphy confirme ensuite que le premier ministre est au courant des discussions.

Tim Murphy prévient M. Grewal qu'un siège au Sénat serait difficile à obtenir. «Il y a un problème au Sénat», dit-il avant de lui expliquer que le siège libre en Colombie-Britannique fait déjà l'objet de discussions fort avancées et qu'il ne reste plus qu'à annoncer le nom du nouveau titulaire.

Dans une autre conversation, téléphonique celle-là, Ujjal Dosanjh répète qu'il ne peut pas conclure une entente en bonne et due forme, question d'éviter les mensonges. «Comme je l'ai dit plus tôt, le premier ministre ne se compromettra jamais car il veut pouvoir dire: "je n'ai conclu aucune entente, il n'y avait pas d'entente".» Dans une autre conversation, Tim Murphy en rajoute. «Je pense que c'est une mauvaise idée d'avoir une entente explicite avant l'abstention.» Il affirme ensuite: «Ça nous donne la liberté d'avoir un espace de négociation par la suite.»