Le scandale des commandites a son premier coupable

Paul Coffin avait indiqué, dans les portions tenues secrètes de son témoignage devant la commission Gomery, qu'il assumait «l'entière responsabilité pour ses actions» dans le scandale des commandites. Il a tenu parole hier en reconnaissant sa culpabilité à 15 des 18 accusations de fraude portées contre lui.

M. Coffin devient du coup le tout premier acteur du scandale à admettre que les contribuables canadiens ont été floués par des publicitaires qui s'en sont mis plein les poches. De 1997 à 2000, Paul Coffin a facturé 2,5 millions de dollars au ministère des Travaux publics en coûts de production et honoraires très souvent «bidon», selon les termes du commissaire John Gomery. Il a empoché au passage près de un million de dollars en salaires et dividendes.

Les 15 accusations de fraude pour lesquelles Paul Coffin a avoué sa culpabilité totalisent 1,6 million de dollars. Elles vont de fraudes de 5000 à 465 000 $ selon les événements. Le 300e anniversaire de Trois-Pistoles, les courses automobiles de la série Cascar, la Coupe du monde de vélo de montagne font notamment partie des organisations trompées par le publicitaire de 63 ans.

Trois des accusations retenues contre lui, totalisant moins de 4000 $, ont été retirées. En revanche, M. Coffin a pris l'engagement de rembourser les sommes empochées dans l'illégalité.

Les représentations sur sentence auront lieu le 16 août prochain. La peine maximale pour chacune des accusations est de 10 ans de pénitencier, un châtiment que M. Coffin évitera à coup sûr compte tenu de la faible menace qu'il représente pour la société, de ses aveux et de l'absence d'antécédents judiciaires. Le procureur de la Couronne, François Drolet, exigera quand même une peine de prison en raison de la gravité objective de ces délits dont tous les Canadiens sont victimes.

Le modus operandi

Avec 15 fraudes reconnues sur un total de 32 contrats des Travaux publics, M. Coffin a agi de façon illicite une fois sur deux dans ses rapports avec l'État. Le résumé de la preuve déposée hier devant le juge de la Cour supérieure du Québec, Jean-Guy Boilard, jette un éclairage inédit sur son modus operandi. La commission Gomery n'avait pu exposer tous les torts du publicitaire car son mandat lui interdit de s'immiscer dans les affaires de nature criminelle.

M. Coffin facturait entre 150 et 200 $ l'heure pour les services de directeurs artistiques, créatifs et autres rédacteurs qui se sont avérés fictifs à plus d'une reprise. «Soit que ces heures n'ont pas été travaillées, soit qu'elles ont été exagérées, affirme le résumé de preuve. Les quelques organisateurs d'événements qui ont retenu les services de [Communication Coffin] pour du travail ont été facturés par l'accusé et l'ont payé pour ses services.»

M. Coffin a aussi facturé de nombreuses heures de travail pour la tenue de réunions avec les organisateurs, bien que ces rencontres avaient rarement lieu.

Plusieurs organisateurs n'ont jamais vu M. Coffin ou ses employés sur les lieux d'une activité pour s'assurer que le gouvernement recevait toute la visibilité souhaitée. Encore une fois, cela n'a pas empêché M. Coffin de réclamer à l'État le remboursement de ses dépenses et de ses heures de travail pour ses prétendus «déplacements». Ces dépenses, passées sous le couvert des frais de production, étaient normalement compensées par la commission de 12 % perçue par M. Coffin sur les commandites qui transitaient par son agence.

M. Coffin a enfin réclamé des heures ouvrables pour la réalisation de rapports-bilans à l'attention du gouvernement, attestant la visibilité reçue en échange de la commandite. Or la plupart de ces documents étaient rédigés par les organisateurs des événements, et ils en assumaient le coût. La seule implication de Communication Coffin se limitait à transmettre le dossier au ministère des Travaux publics.

Le publicitaire a révélé ses intentions en partie lorsqu'il a témoigné devant la commission Gomery, à la fin d'avril. «J'étais stupide, carrément stupide», a-t-il dit au sujet de ses agissements dans le cadre du programme des commandites. M. Coffin a déclaré qu'il avait gonflé régulièrement les factures acheminées au ministère des Travaux publics, à l'invitation de Charles Guité ou de son successeur à la direction du programme, Pierre Tremblay. Les feuilles de temps étaient «fabriquées pour correspondre aux budgets qui nous étaient alloués».

Dans les minces portions de son témoignage qui étaient frappées d'une ordonnance de non-publication, M. Coffin se montrait prêt à faire face à la musique. «Je prends l'entière responsabilité pour mes actions», a-t-il dit.

Le retour de Gagliano

Alfonso Gagliano, l'ultime témoin à défiler devant le commissaire Gomery, ignorait jusqu'à tout récemment que le Parti libéral du Canada, section Québec (PLC-Q), ait pu s'abreuver en argent liquide. M. Gagliano va même jusqu'à nier qu'un réseau de financement parallèle ait oeuvré au sein de la formation à l'époque où il agissait à titre d'organisateur en chef pour tout le Québec.

L'ex-ministre des Travaux publics a témoigné une quinzaine de minutes tout au plus hier. Comme la commission fait relâche aujourd'hui, il reviendra à la barre demain, dernier jour d'audiences avant les représentations finales des avocats, qui débuteront le 13 juin.

Dans un résumé de son témoignage, M. Gagliano reconnaît qu'il a confié à son ami Joe Morselli des responsabilités dans le financement du PLC-Q, en 2000. Personne, au sein du parti, ne s'y était objecté, assure-t-il. Le PLC-Q se trouvait dans une situation «lamentable»; plusieurs fournisseurs attendaient même depuis des mois afin d'être payés pour leurs services. M. Morselli détenait une longue expérience en affaires dont le nouveau directeur général, Daniel Dezainde, ne pouvait se targuer. Il connaissait en outre la plupart des fournisseurs qui cognaient à la porte du parti.

C'est en raison des déclarations intempestives de Daniel Dezainde que M. Gagliano a insisté pour comparaître de nouveau devant la commission Gomery. M. Dezainde, de même que l'ancienne présidente du parti, Françoise Patry, ont déclaré que les hommes de confiance de M. Gagliano, Joe Morselli et Beryl Wajsmann, opéraient un réseau de financement parallèle et refusaient de leur rendre des comptes.

Reprenant le filon exploité lundi par Jean Pelletier, M. Gagliano assure enfin qu'il n'a jamais choisi les agences de publicité impliquées dans les activités de commandite ou de publicité, qualifiant le témoignage de Charles Guité de «faux et diffamatoire».

En après-midi, John Parizella, de BCP, a déploré que des contrats de publicité du gouvernement aient pu être accordés sans appel d'offres, une situation qui a profité à son agence. BCP a obtenu de nombreux contrats sans appel de candidatures, notamment de Postes Canada, mais il s'agissait d'une pratique normale à l'époque pour les sociétés de la Couronne.

M. Parizella a enfin nié que Communication Coffin ait pu servir de paravent à BCP pour l'exécution d'un contrat de promotion de la loi sur la clarté référendaire. C'est du moins la version offerte par Paul Coffin, qui disait prendre ses directives de Pierre Tremblay.

Selon M. Parizella, son implication se limite à avoir référé les services d'Éminence grise à M. Coffin, qui cherchait à confier le mandat en sous-traitance.