Affaire Arar - Manley se préoccupait plus d'économie que de libertés civiles

Maher Arar écoute attentivement les témoignages qui sont rendus à l’enquête publique chargée de faire la lumière sur ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Arar.
Photo: Agence Reuters Maher Arar écoute attentivement les témoignages qui sont rendus à l’enquête publique chargée de faire la lumière sur ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire Arar.

Ottawa — C'est la santé économique du Canada, et non les libertés civiles, qui constituait la principale préoccupation derrière l'entente sur la sécurité transfrontalière conclue avec les États-Unis dans la foulée des attentats terroristes de septembre 2001, a affirmé hier l'ex-vice-premier ministre John Manley.

Témoignant à l'enquête publique sur l'affaire Maher Arar, M. Manley a affirmé qu'il revenait à d'autres que lui d'évaluer si les États-Unis ont exagéré en brimant les droits de la personne au nom de la lutte au terrorisme. Lui estimait devoir protéger avant tout les intérêts des Canadiens, le droit des citoyens canadiens à «avoir leur travail».

M. Manley était interrogé par Lorne Waldman, un des avocats de M. Arar, à propos de l'entente sur la «frontière intelligente» qu'il a négociée avec les autorités américaines à la fin de 2001. Son principal objectif était de maintenir la circulation des touristes et les échanges commerciaux en accélérant le passage des individus et des biens jugés à faible risque aux postes douaniers. Mais cet accord prévoyait aussi un partage accru d'informations entre le Canada et les États-Unis sur des questions comme la vérification des listes de passagers des compagnies aériennes, les données des services d'immigration, de renseignement et de police.

Un élément crucial de l'affaire Arar réside dans le rôle joué par la Gendarmerie royale du Canada dans la transmission d'informations aux autorités américaines, qui s'en sont servi par la suite pour expulser M. Arar en Syrie, où celui-ci affirme qu'on l'a forcé, sous la torture, à faire des aveux de terrorisme qu'il a démentis depuis.

Me Waldman a souligné que M. Arar est devenu suspect non parce que la GRC le considérait comme une menace terroriste en lui-même, mais parce qu'il avait été en contact avec d'autres individus faisant l'objet de surveillance dans le cadre de la lutte antiterroriste.

Si de telles informations doivent être partagées, il vaudrait mieux que ce soit dans le cadre d'une entente canado-américaine prévoyant le respect des droits des Canadiens, a poursuivi M. Waldman.

L'ex-vice-premier ministre s'est dit sensible à la question, ajoutant qu'il n'était «tout simplement pas acceptable» que les Américains aient expulsé M. Arar en Syrie au lieu de l'envoyer chez lui, au Canada.

«Je n'ai pas approuvé l'expulsion de M. Arar en aucune circonstance, que ce soit basé sur de l'information canadienne ou non, a-t-il dit. Je ne l'approuve pas parce qu'il est un citoyen canadien.»

Mais M. Manley s'est demandé s'il serait techniquement faisable de limiter la circulation de dossiers de la police et des services de renseignement d'un côté à l'autre de la frontière. «Je ne suis pas prêt à dire que nous devrions [...] compromettre notre aptitude à échanger des informations», a-t-il dit à l'enquête dirigée par le juge Dennis O'Connor. L'information est importante pour nos autorités policières pour protéger notre population, a-t-il ajouté.

M. Manley a indiqué avoir accueilli avec énormément de sympathie Monia Mazigh, l'épouse de M. Arar, quand elle a communiqué avec lui, au printemps 2003, pour plaider la cause de son mari. Mais son rôle dans cette affaire a été limité, même s'il était le numéro 2 au gouvernement, alors dirigé par le premier ministre Jean Chrétien, a-t-il précisé. En plus d'être son vice-premier ministre, M. Manley était le bras droit de M. Chrétien pour les questions de sécurité et son intermédiaire auprès de Washington, à la suite des attentats terroristes de 2001.

M. Manley a dit avoir soulevé le cas Arar avec Tom Ridge, son homologue américain, alors responsable de la sécurité intérieure. Mais cela n'a eu lieu qu'après la libération de Maher Arar et son retour au Canada, et après ses révélations sur les tortures qu'il aurait subies en Syrie. M. Ridge lui a simplement répondu que le Canada devrait parler au secrétaire d'État de l'époque, Colin Powell, à ce sujet.

M. Arar a été arrêté par les autorités américaines en septembre 2002 au cours d'une escale à New York, alors qu'il rentrait au Canada. Les Américains l'ont expulsé en Syrie, son pays d'origine, même s'il voyageait avec un passeport canadien et vivait depuis des années au Canada.