Commission Gomery - Everest, la loi du prix le plus fort

Claude Boulay est ressorti presque indemne de son passage à la commission Gomery, les procureurs n'ayant pu trouver de fausses factures ou de contributions occultes au Parti libéral du Canada (PLC) réalisées par le Groupe Everest. Tout au plus M. Boulay a-t-il passé pour un multimillionnaire des commandites qui entretenait des liens étroits avec le premier ministre Paul Martin et le député libéral Denis Coderre.

À l'instar des autres publicitaires entendus à la commission Gomery, M. Boulay facturait cher, très cher, pour sa précieuse expertise, peu importe les montants en cause.

C'est ainsi que le Groupe Everest a pris une commission de 22 % sur une commandite de 75 000 $ pour la réalisation du catalogue raisonné de Jean-Paul Riopelle. À la lumière du témoignage de M. Boulay, il faut ranger le démarchage pour l'obtention de commandites au rang de l'art. Everest a réclamé une commission de 12 % au gouvernement, soit 9000 $, pour faire passer cette commandite du ministère des Travaux publics à la maison d'édition Hibou. L'agence a ensuite réclamé 10 %, soit 7500 $, à l'éditeur pour lui avoir trouvé du financement. Un double profit de 16 500 $ dont M. Boulay ne s'indigne guère.

Un scénario similaire s'est reproduit dans le dossier des Jeux du Québec. Everest a touché une commission de 20 % (44 000 $) sur une commandite de 220 000 $ octroyée à l'organisation des Jeux d'été de 1997. L'agence a ensuite réalisé une ponction de 17 % (37 000 $) sur cette commandite avant de transmettre finalement 185 000 $ aux Jeux. Le scénario s'est répété pour les Jeux d'été de 2001. Everest a reçu une commission de 12 % du fédéral (18 000 $) sur une commandite de 150 000 $. Elle a réclamé en sus une commission de 20 % (130 142 $) à l'organisation des Jeux pour lui avoir trouvé des sources de financement supplémentaires.

Indignation

Le juge John Gomery n'a pu cacher son indignation devant une telle pratique dont l'État et les activités bénéficiaires de commandites ignoraient l'existence. «La faute est dans le manque de transparence, a dit M. Gomery. La faute, c'est de garder le secret. On parle d'intégrité.»

M. Boulay ne semble pas s'en formaliser. Il a affiché la même désinvolture lorsque la procureure de la commission, Marie Cossette, l'a interrogé sur ses pratiques d'affaires dans la production d'articles promotionnels pour le compte du gouvernement fédéral, comme des gants de golf, des sacs à dos, des manteaux, etc.

Les travaux ont été exécutés en sous-traitance par Sensas Everest, une filiale de M. Boulay, au coût total de 80 603 $. Sensas a facturé ensuite 186 200 $ à Groupe Everest. La compagnie mère n'a pas réalisé la moindre parcelle de travail avant de refiler une facture finale de 243 314 $ à l'État. La marge brute de profit se situe donc à 67 %, au bénéfice d'Everest.

Ces frais de majoration n'ont rien d'illégal en soi, mais dans l'industrie «normale» de la publicité, ils oscillent généralement entre 30 et 40 %, pas 67 %.

M. Boulay espérait en début de semaine que son témoignage puisse démontrer qu'Everest a «livré la marchandise» dans le cadre du programme des commandite. Il n'avait pas dit à quel prix.

Un voile d'opacité subsiste enfin sur les démarches entreprises par M. Boulay pour renouveler le contrat d'Attractions Canada, pour un montant de 3,5 millions en 2001-02. Le projet devait prendre fin en 2001, mais il a été prolongé d'une année, cinq semaines après que M. Boulay eut personnellement écrit au ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano, pour lui communiquer l'importance de cette initiative. Au bout du compte, Attractions Canada a coûté 27,9 millions, dont 350 000 $ pour un logo n'ayant jamais été utilisé. Le lobbyiste Alain Renaud a affirmé lors de son témoignage qu'il avait entendu Claude Boulay discuter de cette commandite avec Paul Martin, lors d'une activité au bénéfice du PLC, une information catégoriquement démentie par Claude Boulay.

M. Boulay a aussi nié que le Groupe Everest ait acheminé 50 000 $ à la campagne électorale de Jean Charest en 1998, avec l'argent de Jean Brault. Comme l'a expliqué Me Cossette, violant en ce sens une ordonnance de non-publication du juge Gomery, c'est le fonctionnaire fédéral Charles Guité qui avait ordonné à M. Brault d'agir de la sorte. M. Brault serait passé par Everest, plus proche des libéraux provinciaux que Groupaction, pour effectuer le don de 50 000 $. «Un, si M. Brault voulait faire une contribution au Parti libéral du Québec, il n'avait pas à transiter par notre organisation. Deux, le chèque que M. Brault nous a fait a été déposé dans notre compte. Trois, nous n'avons jamais fait de chèque de 50 000 $ au Parti libéral du Québec», a expliqué M. Boulay. Celui-ci a toutefois accepté de préparer une fausse facture pour Groupaction, la seule relevée dans le cadre de son témoignage à la commission Gomery.

L'argent du NON

Généreux donateur du PLC, ami de Paul Martin et admirateur de la «grande mosaïque canadienne», Claude Boulay est le candidat naturel pour prêter main-forte au camp du NON lors du référendum de 1995. D'avril 1995 à mars 1996, Everest a reçu du ministère des Travaux publics la coquette somme de 1,28 million en commissions, en honoraires et en frais de production pour exécuter du «placement média» d'une valeur de 1,1 million. Ce placement, rentable pour les forces fédéralistes, a pris de multiples formes: encarts publicitaires pour la Fête du Canada, messages radio pour la Semaine de la PME, annonces dans les magazines régionaux, production d'épinglettes, de drapeaux, etc.

M. Boulay ne garde aucun souvenir de ce travail historique qui lui a été confié dans le plus grand secret sur instruction du Bureau du Conseil privé.

Selon les documents déposés en preuve à la commission Gomery, Everest aurait reçu le cinquième des sommes dépensées par le fédéral au Québec dans la période référendaire, sommes totalisant 13 millions.

Le témoignage de M. Boulay prendra fin ce matin. Son épouse, Diane Deslauriers, une experte dans la collecte de fonds pour le PLC, viendra ensuite s'expliquer devant la commission d'enquête.