Le Canada vise plus haut sur la scène internationale

Ottawa — Désireux de ne plus jouer un rôle secondaire dans un concert des nations dominé non seulement par les géants américains et européens mais aussi par les nouveaux titans chinois, indiens et brésiliens, le Canada a annoncé hier un réalignement de sa politique internationale. Pour la première fois de son histoire, le Canada met en place une stratégie intégrée qui articulera l'action de quatre ministères autour d'une vision commune.

Les grandes lignes dévoilées hier par le gouvernement comprennent une aide internationale plus ciblée, des forces armées plus souples et mieux équipées, un accent important mis sur les États en déroute, comme Haïti ou l'Afghanistan; sur le plan économique, la priorité demeure les États-Unis, mais avec des efforts accrus vers les marchés émergents comme la Chine, l'Inde, le Brésil et la Russie.

Présentée avec plusieurs mois de retard, cette politique étrangère intégrée était plus complexe à mettre en place qu'une simple réforme des programmes existants, ont soutenu les ministres fédéraux hier. C'est que, dorénavant, toutes les actions du Canada dans le monde seront soumises à cette nouvelle stratégie, et ce, dans les domaines de la défense, du commerce, de l'aide internationale et des affaires étrangères.

Aucune nouvelle somme d'argent n'a été annoncée hier pour mettre en place cette stratégie, puisqu'il s'agit principalement d'un effort de coordination entre les différents acteurs gouvernementaux pour atteindre un grand objectif: redonner au Canada une voix puissante sur la scène internationale.

Le document de présentation ne laisse d'ailleurs aucun doute. «Notre économie se classe actuellement au 12e rang mondial, mais derrière celles du Brésil, de la Corée, de l'Inde et de l'Italie. Nos dépenses en défense, en proportion du produit intérieur brut [PIB], sont inférieures à celles de la Norvège, de la Suède, des Pays-Bas et de l'Australie, et notre aide au développement ne représente que 3 % du total mondial. Dans ce contexte, le classement traditionnel du Canada parmi les puissances moyennes est dépassé et ne correspond plus à la réalité. Si le Canada regarde changer le monde les bras croisés, il doit s'attendre à ne plus avoir autant voix au chapitre dans les affaires internationales», peut-on lire en introduction.

Il fallait donc passer à l'action. Le premier ministre Paul Martin ne mâche d'ailleurs pas ses mots dans l'avant-propos. «Nous assistons actuellement à une redéfinition majeure de l'équilibre du pouvoir dans le monde. De nouveaux pays prennent leur essor et s'affirment sur les plans militaire et économique. [...] Dans un monde où se côtoient les géants traditionnels et les nouveaux géants, des pays indépendants comme le Canada — des pays à la population faible — risquent d'être balayés et de voir leur influence s'amoindrir.»

L'aide internationale chamboulée

Les plus gros changements touchent l'aide internationale aux pays en développement, qui passeront d'ici 2010 de quelque 150 pays à seulement 25, dont la moitié en Afrique. Ces 25 pays, déjà choisis, dont sont exclus notamment Haïti, la Chine, l'Afghanistan et le Soudan, recevront les deux tiers de l'aide canadienne. Le reste des sommes sera alloué à des pays qui ne figurent pas sur cette liste mais qui représentent une «importance stratégique pour le Canada».

Trois critères ont été utilisés pour choisir les 25 pays bénéficiaires, soit le niveau de pauvreté, la capacité d'utiliser l'aide efficacement et la présence canadienne suffisante sur le terrain «pour ajouter de la valeur». «Nous n'allons pas abandonner les projets déjà en route, mais plutôt recentrer la nouvelle aide pour qu'elle soit plus efficace», a soutenu en conférence de presse la ministre de la Coopération internationale, Aileen Carroll.

Le gouvernement, qui met aussi en place son initiative nommée bizarrement en français «Corps canadien» dans le but de stimuler les citoyens à s'impliquer dans les pays en développement, rappelle qu'il a promis de doubler l'aide internationale d'ici 2010 pour la porter à cinq milliards de dollars par année. Mais comme Paul Martin l'a souligné lundi dernier, pas question de mettre en place un échéancier précis pour atteindre l'objectif des pays riches de donner 0,7 % de leur PIB à l'aide internationale d'ici 2015, ce qui a soulevé les critiques des organisations non gouvernementales (ONG).

Une défense plus «pertinente»

Le domaine de la défense est l'autre champ d'activité qui subit le plus de transformations pour pouvoir s'arrimer avec la nouvelle stratégie intégrée. Si la priorité reste incontestablement la sécurité du pays, les forces armées doivent tout de même être «plus pertinentes, au pays et à l'étranger», «plus souples» et «plus efficaces» dans le nouveau contexte mondial.

Concrètement, le gouvernement répète son objectif d'augmenter les forces canadiennes de 5000 soldats et 3000 réservistes. Le ministère de la Défense met aussi en place Commandement Canada, une structure unifiée qui permettra d'avoir une seule chaîne de commandement au pays en cas de catastrophe. Ottawa crée également un «groupe d'opérations spéciales», soit une équipe tactique antiterroriste prête à réagir très rapidement en cas d'attaque. Une force d'intervention rapide en cas de crise étrangère et une force de stabilisation prête à rester dans le pays plusieurs mois pour prendre la relève sont également mises sur pied.

Le Canada veut notamment s'attarder aux États en déroute comme Haïti et l'Afghanistan, affirmant vouloir utiliser le «savoir-faire» canadien en matière de gouvernance pour aider ces pays fragiles à se sortir des crises qui les empoisonnent. «Plus que jamais nous avons un rôle essentiel à jouer auprès des États fragiles. Mais nous ne pouvons pas être tout pour tout le monde. Nous allons nous concentrer sur des actions qui peuvent faire la différence», a souligné le ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew.

En matière de commerce international, le Canada déroge peu à la stratégie actuelle qui consiste à donner la priorité aux États-Unis, mais en augmentant les efforts pour percer les marchés émergents comme la Chine, l'Inde, le Brésil et la Russie. Ottawa mettra aussi l'accent sur la Corée du Sud, le Japon et l'Union européenne dans les marchés dits «matures». Le Canada continuera à donner «un accès préférentiel à son marché à tous les pays en développement» et réitère sa confiance dans le Cycle de Doha actuellement en négociations à l'Organisation mondiale du commerce (OMC).

Le ministère des Affaires étrangères, quant à lui, mettra en place un Groupe de travail sur la stabilisation et la reconstruction qui intégrera des effectifs de plusieurs ministères pour coordonner rapidement l'action canadienne en cas de crise. Ce groupe recevra un fonds de 500 millions de dollars, à même le budget du ministère, pour lancer ses activités. «Nos diplomates et nos troupes agiront plus intelligemment», a soutenu Pierre Pettigrew.

La réforme de l'ONU sera également au coeur de la diplomatie canadienne dans les prochains mois, question de renforcer cette institution. Les effectifs des ambassades et missions à l'étranger seront aussi augmentés. Et Ottawa réitère son projet de créer un L20, soit un forum regroupant les pays les plus industrialisés et les puissances régionales.