Guérilla parlementaire à Ottawa

Signe qu’un fort vent électoral souffle à Ottawa, le chef conservateur, Stephen Harper, a présenté hier un premier candidat-vedette en vue du scrutin: Lawrence Cannon, conseiller municipal à Gatineau et ancien ministre de Robert Bourassa. Il sera
Photo: Agence Reuters Signe qu’un fort vent électoral souffle à Ottawa, le chef conservateur, Stephen Harper, a présenté hier un premier candidat-vedette en vue du scrutin: Lawrence Cannon, conseiller municipal à Gatineau et ancien ministre de Robert Bourassa. Il sera

Ottawa — Furieux d'être muselés par un gouvernement libéral qui veut éviter à tout prix la tenue d'élections ce printemps et surchauffés par les nouvelles révélations concernant le premier ministre Paul Martin et la firme Earnscliffe, les partis d'opposition à la Chambre des communes ont lancé une offensive tous azimuts hier pour déstabiliser le gouvernement. Le Parti conservateur, qui vient d'ailleurs tout juste de recruter son premier candidat-vedette au Québec, ainsi que le Bloc et le NPD ont promis une bagarre intense aux libéraux dans les prochaines semaines. Et des élections en juin sont toujours possibles.

Le dévoilement hier du calendrier provisoire des travaux de la Chambre des communes a confirmé l'intention des libéraux de repousser au maximum les journées dédiées aux partis d'opposition, soit autant d'occasions de défaire le gouvernement sur une motion de censure. Aucune de ces journées n'est à l'horaire d'ici le 15 mai et le leader en Chambre des libéraux, Tony Valeri, a répété hier que la seule certitude qu'il peut donner est que les six journées d'opposition restantes seront écoulées avant la fin de la session parlementaire prévue le 23 juin.

Tony Valeri a reconnu lundi soir que cette manoeuvre vise à empêcher la tenue d'élections ce printemps, car l'opposition ne pourra pas lancer le pays sur le chemin électoral si elle doit défaire le gouvernement trop tard en mai ou en juin, puisque la date du scrutin tomberait alors en juillet, une option déjà écartée. «Les Canadiens n'en veulent pas [d'élections] de toute façon», a laconiquement lancé Tony Valeri.

Piqués au vif par ce geste exceptionnel, les trois partis d'opposition n'ont pas tardé à réagir. «Les libéraux perdent la face avec ça. Ils ont peur et c'en est la preuve. [...] Il n'y a rien à l'épreuve des libéraux pour tenter de garder le pouvoir contre la volonté de la population canadienne et québécoise. Ils sont prêts à tout faire. Ce sont des animaux blessés. Ils vont tout tenter. Et on va être sur leur chemin», a promis le chef bloquiste Gilles Duceppe. Selon lui, c'est une preuve de plus que les libéraux «n'ont plus l'autorité morale pour gouverner».

Mais les partis d'opposition n'ont pas jeté l'éponge si facilement et une nouvelle tactique a été mise en place hier pour tenter malgré tout de tenir une journée d'opposition au milieu du mois de mai. Pour y arriver, les partis d'opposition vont livrer une véritable bagarre de procédures aux libéraux pour contourner le bâillonnement. Et ça pourrait bien fonctionner, comme l'a reconnu candidement Tony Valeri.

Au comité des procédures de la Chambre des communes, dominé par les partis d'opposition, les conservateurs ont déposé hier une motion qui oblige le gouvernement à accorder une journée d'opposition «au plus tard» le 18 mai prochain. Cette journée devrait donner lieu à un vote de censure le jour même ou alors le lendemain au plus tard, selon le texte présenté par les conservateurs.

Les libéraux tentaient hier après-midi d'obstruer le plus possible le processus pour éviter que cette motion passe la rampe trop tôt en comité. Mais, selon nos informations, une entente serait intervenue au comité pour que la motion soit adoptée demain malgré l'entêtement libéral. Résultat: puisque la Chambre fait relâche la semaine prochaine, cette motion du comité atterrirait en Chambre le mardi 3 mai, pour un vote le soir même ou le lendemain sur la motion. Comme cette motion est certaine de passer, puisque les trois partis d'opposition sont d'accord, le gouvernement devrait alors obligatoirement accorder une journée d'opposition «au plus tard le 18 mai». Il s'agirait alors d'une motion conservatrice, probablement de censure, ce qui ferait tomber le gouvernement. Si ce scénario se produit — et il est tout à fait plausible — le scrutin pourrait avoir lieu le 27 juin.

D'ici là, l'opposition ne laissera aucun répit au gouvernement. Les comités, les débats, les votes en Chambre et l'horaire du Parlement seront chambardés pour que le gouvernement perde le contrôle des travaux, et ce, en guise de représailles à la «provocation libérale», ont soutenu les chefs des partis d'opposition, qui ont souligné à gros traits qu'ils représentent la majorité des électeurs dans ce Parlement minoritaire. «Nous avons commencé les actions aujourd'hui [hier] et d'autres vont suivre, a soutenu le chef conservateur Stephen Harper. Laissez-moi vous dire que, si le gouvernement pense qu'il peut passer les prochaines semaines sans aucun vote, il se trompe. Ce n'est pas comme ça qu'une démocratie fonctionne.»

Earnscliffe au coeur des questions

Si l'opposition n'entend pas ménager le gouvernement dans cette guérilla parlementaire, il en a été de même à la période de questions hier. Les conservateurs et le Bloc ont mené une charge à fond de train contre Paul Martin sur ses liens avec la firme de lobbying et de communication Earnscliffe, une compagnie proche de l'actuel premier ministre depuis le début des années 90. Plusieurs de ses conseillers proviennent d'ailleurs de cette entreprise.

Rappelons que lundi soir, lors de son témoignage devant le comité des comptes publics, l'ancien chef de cabinet Warren Kinsella a été lapidaire envers Paul Martin et son entourage. Preuves à l'appui, ce dernier a accusé le bureau de Paul Martin à l'époque où il était ministre des Finances d'avoir mis en place des «concours entachés d'irrégularités» pour sélectionner les firmes de recherche du ministère, avec à la clé des «paiements excessifs», du «travail superflu» et des «liens politiques» évidents qui ont soulevé de nombreuses plaintes, a-t-il soutenu sous serment. M. Kinsella était l'ancien chef de cabinet de David Dingwall, alors ministre des Travaux publics, et chargé de faire respecter les règles d'attribution des contrats gouvernementaux.

Une bonne partie de la période de questions a porté sur ces révélations, même si Paul Martin n'était pas en Chambre pour répondre, et ce, pour une deuxième journée d'affilée. «Pourquoi le gouvernement n'admet pas que le premier ministre a abusé du processus pour donner des contrats à ses amis d'Earnscliffe et donc à son directeur de campagne, David Herle? Pourquoi il ne veut pas admettre que l'argent public est allé à ses associés politiques?», a lancé Stephen Harper. Une attaque reprise sur tous les tons par le Bloc et le NPD.

Le ministre des Finances, Ralph Goodale, a dû se porter à la défense de son chef, occupé à rencontrer des ambassadeurs étrangers pour expliquer sa nouvelle politique étrangère, tout comme la veille. Pouvant difficilement cette fois se retrancher derrière les travaux de la commission Gomery, la défense gouvernementale a été plus ardue à développer. M. Goodale a soutenu que la vérificatrice générale n'avait jamais rien trouvé d'anormal et que Warren Kinsella, pourtant un libéral de longue date associé au clan Chrétien, n'était pas crédible.

L'opposition n'a pas mordu. «Écoutez, quand il y avait des notes internes comme [celles déposées en preuve au comité, le premier ministre ne] peut pas ne pas les avoir vues, bon Dieu! Ça n'a pas de sens», a lancé Gilles Duceppe. Paul Martin peut donc s'attendre à recevoir les mêmes questions inquisitrices dès son retour en Chambre.

Premier candidat-vedette du PC au Québec

Avec la possibilité toujours bien présente d'un scrutin vers la fin du mois de juin, le Parti conservateur a poursuivi ses préparations électorales hier en annonçant son premier candidat-vedette au Québec. Lawrence Cannon est un ancien ministre libéral sous le gouvernement de Robert Bourassa et il est aujourd'hui conseiller municipal à Gatineau et président de la Société de transport de l'Outaouais. Il sera candidat dans le comté de Pontiac, dans l'Outaouais, un comté actuellement aux mains des libéraux.

«Après mûre réflexion, j'en suis venu à la conclusion que la prochaine élection fédérale sera déterminante pour l'avenir de la société québécoise», a-t-il dit d'entrée de jeu, soulignant que le Parti conservateur promet un respect de l'autonomie des provinces et la fin du déséquilibre fiscal. «Mon message aux Québécois est très simple: votre choix ne se limite pas à la corruption ou à la séparation. Il y a une troisième voie, celle du fédéralisme d'ouverture proposé par le Parti conservateur», a-t-il ajouté.

Très à l'aise devant une salle bondée de journalistes, Lawrence Cannon a dit espérer que d'autres candidats de renom rejoindront les rangs conservateurs au Québec. Visiblement très heureux, Stephen Harper a souligné qu'il ne voulait pas former un gouvernement sans aucun député au Québec, d'où la recherche de candidats-vedettes. Une source conservatrice a d'ailleurs mentionné au Devoir que M. Cannon avait de fortes chances, étant donné son parcours, d'obtenir un portefeuille de ministre dans un éventuel gouvernement dirigé par le PC.