Commission Gomery - Les commandites, le rêve de tout aspirant millionnaire

Claude Boulay est encore plus riche qu'on le croyait. Il a empoché 12 millions de dollars en salaires et dividendes en neuf ans, soit le double de ses revenus déclarés à l'impôt.

M. Boulay a déclaré au fisc des revenus et dividendes de 6,2 millions de 1995 à 2003, auxquels il faut maintenant ajouter un dividende en capital de 5,8 millions qui n'a pas encore été déclaré, une pratique légitime en soi. La fortune de M. Boulay grimpe du coup à 12 millions. Il faudrait aussi créditer M. Boulay de 12,9 millions de dollars résultant de la vente des composantes du Groupe Everest à Draft Worldwide, en 2000, selon les estimations du personnel de la commission Gomery. Bilan: 25 millions de dollars.

M. Boulay, l'un des principaux bénéficiaires du programme des commandites, est à la tête d'un petit empire: l'avoir net de ses deux principales entreprises, une société de portefeuille et Groupe Everest, se chiffre en effet à 43 millions. Everest a changé de nom pour Gestion Opération Tibet en 2003, alors que le scandale des commandites battait son plein. L'homme d'affaires a trouvé refuge au 37e étage de la Place Ville-Marie, le toit de Montréal, et le nom de sa compagnie évoque maintenant le toit du monde.

De 1995 à 2003, Claude Boulay et ses multiples compagnies ont géré des contrats de commandite du gouvernement fédéral d'une valeur de 67,7 millions, auxquels il faut ajouter des contrats de publicité de 40,9 millions, pour un grand total de 108,6 millions.

Grâce aux commandites et à la publicité, Everest et ses filiales ont dégagé des revenus de 23 millions de dollars pour la même période. Claude Boulay est devenu multimillionnaire dans l'aventure. Les salaires annuels qu'il s'est octroyés ont connu des sommets de 1,5 million en 1998 et de 1,9 million en 2002.

Avant que les commandites ne déferlent sur Claude Boulay, le Groupe Everest avait un chiffre d'affaires de 7,6 millions en 1993. En cinq ans, celui-ci a été multiplié par sept, atteignant 47,9 millions en 1998, une performance «extraordinaire», de l'avis du juge John Gomery.

M. Boulay a voulu attirer l'attention de la commission sur les bénéfices bruts, les seuls chiffres qui comptent selon lui — et qui présentent l'avantage d'être beaucoup plus modestes. Le juge Gomery ne s'est toutefois pas laissé entraîner dans cette rhétorique vaseuse.

Le poète Martin

Le publicitaire a par ailleurs minimisé l'importance de ses liens avec le premier ministre Paul Martin, dont il était pourtant assez proche pour l'inviter à son 50e anniversaire.

M. Boulay a épaulé Paul Martin lors de la course à la chefferie du Parti libéral du Canada (PLC) en 1988 et lors des élections de 1993 et 1997. En dehors de ces trois collaborations, il a croisé M. Martin à l'occasion lors de cocktails et d'événements au bénéfice du parti. Everest a aussi offert son expertise au Parti libéral du Québec, de 1995 à 2002, pour un montant de 190 124 $.

Contrairement aux déclarations du lobbyiste Alain Renaud, M. Boulay jure qu'il n'a jamais discuté de commandites avec M. Martin, un homme cher à ses yeux. «Je n'ai jamais eu de rencontre un à un avec M. Martin, a-t-il assuré. Jamais on ne se rencontre, jamais je ne prends de rendez-vous avec lui; on se rencontre dans des activités.»

M. Martin fut cependant invité à célébrer le 50e anniversaire de Claude Boulay en 2001, alors qu'il était ministre des Finances. Il a décliné l'invitation dans une lettre adressée à «Cher Claude». «Je continue de penser que les années coulent sur Diane avec tant de grâce et de beauté que la jeunesse l'habite toujours. Claude, tu devrais prendre exemple sur elle!!!», écrit M. Martin.

Claude Boulay doute que la lettre soit de M. Martin, même si elle porte l'entête du bureau du ministre des Finances et les armoiries du Canada. «Je ne lui connais pas la poésie utilisée ici et je ne pense pas qu'il ait une qualité de français égale à celle-là.»

Datée du 26 avril 2001, cette lettre signée à la main situe en outre la naissance de M. Boulay en 1942, ce qui ne concorde pas avec son nouvel état de quinquagénaire. «J'espère que le ministre des Finances sait que 1951 plus 50 ça fait 2001. J'espère que c'est pas lui qui a calculé le 1942», a dit M. Boulay avec ironie. Son témoignage se poursuit aujourd'hui.