Coup de théâtre à Ottawa

Ottawa — Coup de théâtre au Parlement: les libéraux ont unilatéralement décidé, hier, d'empêcher les conservateurs de présenter une motion qui aurait pu entraîner la défaite du gouvernement de Paul Martin.

Ce geste inusité a suscité l'ire des partis d'opposition, qui promettent de ne plus collaborer avec les libéraux. «On a jeté les gants [de boxe]», a lancé le leader des conservateurs à la Chambre des communes, Jay Hill, en soirée. «Il y a quelques jours, le premier ministre a dit qu'il avait l'autorité morale pour gouverner», a renchéri le chef conservateur, Stephen Harper. «Ce soir, il démontre qu'il n'a pas cette autorité morale. Il a fait fi d'une entente.» M. Harper a rappelé qu'il s'était donné quelques semaines afin de voir si la population gardait confiance en le gouvernement malgré les révélations explosives de la Commission Gomery. «Ce qui est clair aujourd'hui, c'est que le premier ministre estime lui-même qu'il n'a plus la confiance des Canadiens», a-t-il affirmé.

«Déjà qu'il y a le scandale des commandites, déjà que le gouvernement est lourdement handicapé au plan de la crédibilité, ma foi, j'ai l'impression que les citoyens ne seront pas trop contents», a quant à lui avancé le leader parlementaire du Bloc québécois, Michel Gauthier.

Peu avant 18h, le leader du gouvernement aux Communes, Tony Valeri, s'est levé en Chambre, a interrompu un député de l'opposition qui prononçait alors un discours et a déclaré: «J'invoque le règlement. Je désire informer la Chambre que mercredi ne sera pas un jour désigné.»

Concrètement, cela signifie que les conservateurs ne pourront pas présenter une motion votable à l'encontre du gouvernement, tel que prévu pour demain. Le texte ne visait pas spécifiquement à censurer le gouvernement. Son but était toutefois connexe: obliger les libéraux à mettre rapidement au calendrier les prochaines journées d'opposition, qui permettent aux partis de présenter des motions.

De cette façon, les conservateurs voulaient se réserver une possibilité de renverser le gouvernement après la période de relâche de la semaine prochaine.

«Il s'agissait d'une tentative évidente de détourner la Chambre», a soutenu M. Valeri lors d'un point de presse improvisé. «Comme gouvernement, nous ne pouvons simplement pas permettre que cela se produise. On essayait de tordre les règles pour des raisons purement partisanes.»

C'est au gouvernement que revient la responsabilité de fixer la date de ces journées, même s'il est minoritaire, a rappelé M. Valeri. «Ce n'est pas relié aux élections», a assuré M. Valeri, qui a refusé net de préciser à quel moment il reporterait les journées d'opposition. «Je les mettrai au calendrier afin que ça fonctionne», a-t-il dit laconiquement.

Il apparaît évident que l'opposition tentera de défaire le gouvernement sur d'autres votes de confiance. Le prochain devrait être celui sur le projet de loi de mise en oeuvre du budget, mais il pourrait ne pas avoir lieu avant juin. «J'avoue que ça pose un sérieux problème, a reconnu M. Gauthier. On vient de retirer le droit de parole à l'opposition, alors il va falloir trouver un autre moyen.»

Le Nouveau Parti démocratique a aussi mal accueilli la nouvelle. «C'est le déficit démocratique à l'oeuvre», a indiqué une source néo-démocrate. «Paul Martin dit une chose et agit autrement.»

«C'est épouvantable ce qui vient de se passer, a ajouté Michel Gauthier. Ca fait 18 ans que je suis dans des parlements et c'est la première fois que je vois une chose comme celle-là. Attendre de connaître le contenu de la motion d'opposition avant d'annuler la journée. Je trouve ça aberrant.»