Corriveau était dans le secret des dieux

Avec l'ineffaçable sourire de celui qui n'a rien à se reprocher, Jacques Corriveau a évoqué ses rencontres avec le fonctionnaire fédéral Charles Guité et ses coups de fil au ministre Alfonso Gagliano pour obtenir des commandites comme autant de gestes tout naturels de la part de l'excellent vendeur qu'il est.

Son succès phénoménal (il a ramené des contrats de commandite de 36,7 millions de dollars à Luc Lemay) n'a rien à voir avec la relation privilégiée qu'il entretenait avec l'ex-premier ministre Jean Chrétien ou le Parti libéral du Canada (PLC). «C'est arrivé par accident. [...] Luc Lemay a trouvé que j'étais convaincant dans ma façon d'exprimer de telles requêtes auprès de M. Guité et de M. Brault.»

Jean Brault, le vorace patron de Groupaction, n'avait pas l'étoffe nécessaire pour réaliser ces démarches, estime le designer de profession. En 1996, lorsqu'il a sollicité Charles Guité, le directeur du programme des commandites, M. Corriveau n'avait aucune expérience dans ce domaine. Il ne connaissait même pas l'achalandage potentiel du Salon du grand air de Montréal, pour lequel il sollicitait 400 000 $ au nom de Luc Lemay, le patron de la firme Polygone/Expour. Il a obtenu plus que ce qu'il espérait: 450 000 $.

En 1999, M. Corriveau s'est permis un coup de fil au ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano, pour obtenir une commandite de 5000 $ pour le Théâtre Lyrichorégra. C'est le même Alfonso Gagliano qui, à titre de président de la commission électorale du PLC, a octroyé un contrat de 900 000 $ à Pluri-Design, la firme de M. Corriveau, pour le design et la production des affiches électorales du parti en 1997.

Toujours en 1999, le ministère des Travaux publics a refusé de commanditer Chants libres, un événement très cher aux yeux de Corriveau, comme toutes les manifestations à vocation culturelle, d'ailleurs. Un mois après le refus exprimé par le nouveau directeur du programme de commandites, Pierre Tremblay, Chants libres obtenait 15 000 $. «J'ai su convaincre M. Tremblay», a dit Jacques Corriveau, sans plus.

Le programme de commandites est né dans le plus grand secret en 1996. Le mystère était si épais que certains membres du cabinet en ignoraient l'existence. Mais pas Jacques Corriveau. Celui-ci savait déjà que le gouvernement fédéral disposait d'un budget pour accroître sa visibilité au Québec, mais il ne peut pas dire aujourd'hui qui lui a communiqué cette information hautement stratégique. C'était probablement Jean Brault, de Groupaction, ou Claude Boulay, du Groupe Everest, à moins qu'il ne s'agisse de Charles Guité. Chose certaine, M. Corriveau était dans le secret des dieux, mais pas grâce à ses entrées au bureau du premier ministre. «M. Chrétien ne m'a jamais parlé comme tel, non, absolument pas», a dit le militant libéral, dont les trous de mémoire se sont manifestés à des moments opportuns pour lui.

Si les portes s'ouvraient si facilement devant Jacques Corriveau, c'est en raison de ses innombrables accomplissements comme designer d'envergure internationale, a-t-il expliqué sans fausse modestie lors d'un témoignage qui, à l'instar des factures de Pluri-Design, n'a pas été exempt d'invraisemblances.

Une comptabilité ésotérique

Luc Lemay acquittait sans les examiner les factures farfelues de Jacques Corriveau tandis que celui-ci se fiait à l'homme d'affaires pour établir les sommes qui lui revenaient.

L'exercice de facturation mené entre MM. Lemay et Corriveau défie la logique comptable la plus élémentaire si on additionne leurs témoignages respectifs devant la commission Gomery. Le patron de Polygone/Expour a versé 6,7 millions de dollars à M. Corriveau sans même regarder les factures qui lui était envoyées, comme en fait foi sa version des faits. M. Corriveau affirme au contraire que les montants de ces factures étaient déterminés par M. Lemay.

Pour ce qui est de connaître la nature des services rendus par M. Corriveau pour justifier de tels émoluments, toutes les explications sont bonnes. M. Corriveau a d'abord nié que la facturation bidon puisse dissimuler une commission de 17,5 % sur les contrats de commandite qu'il a ramenés à Polygone/Expour. «Le montant était pour le démarchage et la consultation que j'ai apportés à tous les salons, tous les dossiers, tous les projets», a-t-il dit avant d'amender sa réponse.

Devant l'avalanche de preuves, il a reconnu qu'il était payé à la commission, sur la base d'une entente verbale, pour ensuite amender de nouveau sa réponse! Les factures de Pluri-Design désignent à la fois des commissions et des services de consultation rendus à Polygone/Expour.

M. Corriveau a par ailleurs nié qu'il ait pu facturer en double, à Polygone/Expour et à Everest, ses services lors du premier Salon du grand air de Montréal, pour un total d'environ 225 000 $. «J'oserais dire que l'expert dans le domaine, c'est moi», a-t-il lancé en guise de justification. «C'est deux dossiers différents.»

Everest détenait la commandite de Polygone/Expour jusqu'au jour où Groupaction s'est amené dans le décor sans que Luc Lemay comprenne pourquoi. Pour récupérer le dossier, Jean Brault a proposé une commission de 1,2 % à Jacques Corriveau, ce que le militant libéral a accepté sans le dire à M. Lemay. Il s'est ensuite rendu au bureau de Charles Guité pour lui dire simplement que M. Lemay désirait retenir les services de Groupaction. La manoeuvre a permis à M. Lemay de recevoir de Groupaction près de 500 000 $ sans que personne d'autre, sauf Jean Brault, soit au courant.

À la lumière du témoignage de Jacques Corriveau, «la cause» semblait bien loin dans l'échelle de ses priorités. À l'exception de quelques activités épisodiques comme des cocktails officiels ou des tournois de golf, il jure n'avoir jamais sollicité d'argent ou autres avantages pour le PLC. M. Corriveau établit la fin de son implication militante en 1993, bien qu'il figurait toujours sur la liste des membres de la commission électorale du PLC en 1997. C'est à ces moments que les problèmes de santé viennent troubler sa mémoire.

Le témoignage du bon ami de M. Chrétien se terminera lundi.
1 commentaire
  • Ivan Jobin - Inscrit 16 avril 2005 11 h 34

    Une page noire

    Ces Pierre, Jean, Jacques à têtes blanches qui nous sont dévoilés dans le cadre de la commission Gomery, ne sont en fait que de pauvres types du même groupe d'âge qui ont été influencés par les années Duplessis où la magouille était notoire dans l'art de faire de la politique de basse-cour.

    Ce n'est pas qu'il faille leur pardonner, justice suivra son cours, mais ils laisseront à l'histoire une page noire de leurs faits et gestes comme juste punition. Dommage pour l'exemple donné à nos jeunes qui débutent une carrière en politique et qui sont je l'espère, dans la voie de la franchise et de l'ambition noble. Allez vieux fourbes, vivez avec vos souvenirs crasseux, dans vos palais construits à même la sueur de nos impôts.