Sans le PLC, Pluri-Design n'était rien

Jacques Corriveau, qui s’est décrit comme un designer de réputation internationale, semblait sur la défensive.
Photo: Pascal Ratthé Jacques Corriveau, qui s’est décrit comme un designer de réputation internationale, semblait sur la défensive.

Jacques Corriveau a empoché 6,3 millions de dollars en salaire et dividendes de 1995 à 2003, une période faste au cours de laquelle son entreprise, Pluri-Design, a tiré les trois quarts de ses revenus des activités de commandite et du Parti libéral du Canada (PLC).

L'homme de 72 ans a cependant nié qu'il ait pu discuter de commandites avec son «très bon ami» Jean Chrétien avant même que la question ne lui soit posée, hier, lors des premières minutes de son témoignage à la commission Gomery. M. Corriveau, qui s'est décrit comme un designer de réputation internationale, semblait sur la défensive, et pour cause. Ses états financiers démontrent qu'il a touché 4,43 millions en salaire, somme à laquelle il faut ajouter 1,85 million en dividendes de 1995 à 2003.

La première source de revenus de Pluri-Design provient de ses contrats avec Polygone/Expour, pour une valeur totale de 5,84 millions, ce qui représente 58 % de son chiffre d'affaires au cours de cette période. Vient ensuite le PLC avec des contrats de 1,2 million, soit 11 % du chiffre d'affaires. Les contrats avec une multitude de sous-traitants associés au scandales des commandites ferment la marche, dont un de 303 233 $ attribué à Quad, une agence qui employait Vincent Gagliano, le fils du ministre des Travaux publics à l'époque.

M. Corriveau a amorcé son témoignage très tard en journée et n'a pas pu aborder sa relation d'affaires discutable avec Polygone/Expour, deux entreprises appartenant à Luc Lemay. Dans son témoignage brouillon et approximatif, M. Lemay a au moins confirmé avoir payé 6,4 millions de dollars à M. Corriveau, soit l'équivalent d'une commission de 17,65 % sur des contrats de commandite de 36,7 millions de dollars obtenus par M. Corriveau. Le militant libéral ne s'est jamais inscrit au registre fédéral des lobbyistes, pas plus qu'il ne faisait partie des fournisseurs de services autorisés du ministère des Travaux publics. Pour cacher le fait que Luc Lemay lui versait une commission, il a acheminé à Polygone/Expour des factures farfelues, entre autres pour du travail dans le cadre de salons se déroulant aux stades olympiques de Sherbrooke, Rimouski, Chicoutimi et Trois-Rivières.

Sans les commandites et le PLC, Pluri-Design n'est rien, ou si peu. L'entreprise a dégagé un bénéfice brut inférieur à 100 000 $ en 1993, lorsque Jean Chrétien est devenu premier ministre du Canada. Les années suivantes, le bénéfice brut de Pluri-Design a été multiplié par six, par dix, voire par quinze, alors que les libéraux de Jean Chrétien arrosaient le Québec de commandites. Les honoraires récoltés par Pluri-Design sont passés de 144 360 $ en 1993 à 500 672 $ en 2003, avec un sommet de 2,1 millions en 1998.

Un ami mais pas un intime

Jacques Corriveau voue «respect, loyauté, solidarité et admiration» à Jean Chrétien, mais il ne se considère pourtant pas comme un ami «intime» de l'ex-premier ministre.

M. Corriveau a fait la connaissance de Jean Chrétien lors d'une mission commerciale en Iran, en 1976, à l'époque où le politicien de Shawinigan était ministre de l'Industrie et du Commerce.

M. Corriveau a participé à l'organisation des campagnes à la chefferie de M. Chrétien en 1983 et 1990. Le clan de Paul Martin a déjà sollicité ses services, mais M. Corriveau a décliné. Il fait partie de la famille libérale depuis 40 ans. Sa femme, ses entreprises et lui ont versé 53 183 $ au PLC entre 1993 et 2003.

Des documents du Bureau de l'information du Canada datant de 1998 décrivent Jacques Corriveau comme un homme d'affaires et «conseiller informel de Jean Chrétien». Le principal intéressé juge le titre flatteur mais inexact, comme l'a d'ailleurs confirmé M. Chrétien lors de son témoignage.

Lorsque M. Chrétien est devenu premier ministre, Jacques Corriveau voyait son «très bon ami» une ou deux fois par année, sans plus. Il a dormi une fois à sa résidence du 24, promenade Sussex.

Le registre des appels téléphoniques du cabinet du premier ministre, déposé en preuve à la commission Gomery, fait cependant état de 21 conversations entre les deux hommes entre 1996 et 2003.

Confronté à ces documents, M. Corriveau est allé au-devant des questions du procureur de la commission, Bernard Roy, en jurant qu'il n'avait jamais discuté de commandites avec M. Chrétien. «C'est sûr. Jamais», a-t-il dit.

M. Corriveau sera appelé à préciser aujourd'hui les liens qu'il entretenait avec Alain Renaud, un courtier libéral à la solde de Groupaction, et Jean Brault, le patron de cette agence de publicité.

M. Brault a affirmé lors de son passage à la commission Gomery que Jacques Corriveau avait exigé de lui des dons occultes au PLC et le paiement de travailleurs d'élections en lui faisant miroiter des contrats de commandite en retour. M. Corriveau assure qu'il n'a jamais demandé à qui que ce soit de faire des contributions pour «la cause», comme l'a indiqué Jean Brault. «Il faut faire attention à ceux qui ont l'art de raconter des choses», a-t-il dit.

M. Corriveau a également pris ses distances avec Alain Renaud. «Je ne cherchait pas nécessairement sa compagnie», a-t-il dit, incapable de se souvenir de dîners d'affaires en sa présence.

M. Corriveau a bien prévenu tout le monde: une récente intervention chirurgicale nécessitant quatre heures et demie d'anesthésie et la prise de médicaments lui causent des trous de mémoire. De son propre aveu, il serait plus facile pour lui de se remémorer les accomplissements de sa glorieuse carrière de designer que les événements du passé récent. Son témoignage se poursuivra aujourd'hui.

Se faire passer un Canada

Le gouvernement du Canada a par ailleurs payé cinq fois plus cher que celui du Québec pour annoncer dans L'Almanach du peuple, a avoué hier l'éditeur de l'ouvrage, Luc Lemay.

Québec et Ottawa ont tous deux assuré leur visibilité dans l'almanach, mais à des prix radicalement différents. Pour l'achat de 78 pages, y compris la couverture et l'endos, Québec a versé 58 000 $. Le gouvernement fédéral a acheté deux fois plus de pages, mais il les a payées 525 000 $.

De 1998 à 2002, Polygone/Expour a reçu des commandites de 2,5 millions du fédéral pour l'achat de 569 pages de l'almanach, y compris la couverture et l'endos, ce qui revient à près de 4400 $ la page. À cette somme, il faut ajouter les commissions perçues par Groupaction, qui totalisent un quart de million.

Les capsules radio, dont le public a pu mesurer la désarmante simplicité hier, ont rapporté des commandites de 11,4 millions à M. Lemay. La visibilité du gouvernement était assurée par de courtes phrases diffusées à la fin de messages d'intérêt public. Une capsule sur les mesures d'urgence se termine sur ces mots: «Le gouvernement du Canada vous invite à la prudence.» Une autre, sur l'assurance habitation, se conclut ainsi: «Le gouvernement du Canada vous souhaite une bonne journée.»

Luc Lemay a enfin récolté des commandites de 11,1 millions pour l'organisation de ses salons, dont 833 000 $ pour deux activités qui n'ont jamais eu lieu, à Québec et à Montréal.

Les réponses évasives de M. Lemay aux nombreuses questions de son avocat, Louis Bélanger, ont eu raison de la patience du juge John Gomery. «M. Bélanger parle beaucoup et vous parlez très peu», a-t-il lancé à Luc Lemay avant d'ajourner les audiences de façon brusque pour la pause du midi. Visiblement, tout le personnel de la commission, comme le public et les médias, avait hâte au témoignage de Jacques Corriveau.