Martin étouffe deux crises

Ottawa — Le premier ministre Paul Martin a mis fin à une des semaines les plus difficiles de son mandat en désamorçant deux crises qui auraient pu facilement dégénérer. En matinée hier, il a coup sur coup réussi à retenir un de ses députés ontariens, qui menaçait de claquer la porte, pour ensuite donner sa version des faits sur un supposé souper qu'il aurait eu avec Claude Boulay et où il aurait discuté d'un contrat de commandite.

M. Martin ne se souvient pas d'avoir jamais mangé avec Claude Boulay, ancien dirigeant de Groupe Everest, mais il est catégorique: jamais il n'a pris de repas avec qui que ce soit pour discuter de l'attribution de contrats.

Après deux jours de questions incessantes de la part des conservateurs, c'est finalement aux journalistes que le premier ministre a offert une réponse. Il a démenti l'allégation faite par le lobbyiste Alain Renaud lundi dernier, devant la commission Gomery, selon laquelle M. Martin a été vu à une occasion cassant la croûte et discutant d'un contrat de publicité avec M. Boulay, dont l'agence a bénéficié du programme des commandites.

«Je ne me rappelle pas avoir eu des lunchs avec M. Boulay. [...] Je n'ai jamais lunché avec M. Boulay ou qui que ce soit pour intervenir dans l'octroi des contrats. Ce n'est pas mon style de politique», a déclaré Paul Martin à la sortie du conseil des ministres.

Le chef conservateur Stephen Harper n'a pu résister à l'envie de demander au premier ministre de répéter ses propos aux Communes. M. Martin s'est exécuté, ce qui a fait dire à M. Harper, sourire en coin, que ça n'avait pas été si difficile que ça, finalement, d'offrir une réponse.

Défection évitée

M. Martin est aussi parvenu à éviter le départ d'un second député en une seule semaine, après que David Kilgour eut choisi mardi de siéger comme indépendant. Le député ontarien Pat O'Brien a annoncé qu'il ne quitterait pas le Parti libéral du Canada. Opposé au projet de loi C-38 sur les mariages gais, M. O'Brien a jonglé pendant plusieurs semaines avec l'idée de siéger comme indépendant et peut-être même de rejoindre le caucus conservateur. Le premier ministre, qui l'a rencontré mercredi soir et hier matin, l'aurait persuadé de rester en l'assurant que le comité législatif chargé de l'étude du projet de loi pourrait entendre des témoins.

Père du projet de loi, le ministre de la Justice, Irwin Cotler, a dit tout ignorer des promesses du premier ministre à M. O'Brien, le contredisant presque en disant que le comité restait, de toute façon, maître de sa destinée. «Ça ne peut pas être un ministre ou quelque autre personne du gouvernement [qui peut] dire ce que le comité peut faire», a-t-il reconnu à sa sortie des Communes.

Les conservateurs demandent depuis longtemps des audiences plus étendues. En se montrant flexible, le premier ministre a ouvert la porte à une plus longue étude et à des délais supplémentaires, un geste fait le jour même où il soulignait dans une école secondaire le 20e anniversaire de l'entrée en vigueur de l'article 15 de la Charte canadienne des droits, celui qui protège le droit à l'égalité et qui a permis la victoire des couples gais devant les tribunaux.

Aux Communes, les échanges, eux, ont commencé à manquer de souffle, les conservateurs revenant sur les mêmes aspects du scandale des commandites que la veille, le Bloc québécois choisissant de ne pas se concentrer uniquement sur ce sujet. Il faut dire que le Bloc tenait aussi hier sa journée d'opposition sur la nécessité pour le gouvernement de créer une fiducie où serait versé «l'argent sale» reçu par les libéraux.

Les libéraux ont bien fait comprendre qu'ils n'appuieraient pas la motion bloquiste, qui doit faire l'objet d'un vote mardi prochain. Le Bloc aura toutefois l'appui des conservateurs et des néo-démocrates.

«Quand j'entends le Bloc dire qu'on pourrait faire une quatrième campagne avec de l'argent souillé, on n'a pas fait la troisième non plus. Pour la première campagne de Paul Martin, on est arrivé au parti et les coffres étaient vides», a déclaré le ministre des Transports et lieutenant politique de Paul Martin au Québec, Jean Lapierre. Il a d'ailleurs indiqué que les caisses de la section québécoise du PLC étaient toujours vides et que le PLC-Q vivait actuellement sur sa marge de crédit, qu'il remboursait au fil des dons en provenance des circonscriptions.

Les libéraux ont aussi changé de tactique hier, eux qui avaient accusé les conservateurs la veille de menacer le système de santé et l'unité du pays. Ils disent maintenant concentrer toute leur attention sur leurs responsabilités gouvernementales, un message qui rappelle celui de Paul Martin à environ pareille date l'an dernier.

«Nous concentrons notre attention sur [le fait de] gouverner. Nous avons fait une annonce très, très réussie sur Kyoto [mercredi]. Nous en aurons d'autres cette semaine et la semaine prochaine. Le fait est que notre attention se porte sur le fait de gouverner et c'est ce que nous ferons», a dit Paul Martin en matinée.

Rien ne dit cependant que les libéraux ne reviendront pas à leurs accusations initiales, en particulier sur la question de l'unité du pays, puisque le premier ministre a indiqué à son caucus mercredi qu'il voulait en faire état lors d'éventuelles élections.

Le ministre des Infrastructures, John Godfrey, avait toujours hier les mêmes arguments. «Le Parti conservateur en lui-même n'est pas contre l'unité nationale. Le danger, c'est plutôt la combinaison du Bloc et du PC. Est-ce que les conservateurs seraient capables, s'il y avait une espèce de partenariat pour gouverner entre les deux formations, de faire le nécessaire sur le dossier de l'unité nationale? C'est une question importante», a-t-il soutenu au Devoir à sa sortie de la Chambre des communes.

Les partis d'opposition estiment que ces attaques sont «ridicules». «C'est un déni de la démocratie, a lancé Gilles Duceppe. Les Québécois voteront pour les personnes qu'ils souhaitent voir les représenter. Les Canadiens feront la même chose. J'invite les libéraux à respecter le choix de la population.»

Pour le chef du NPD, les libéraux devraient se regarder dans le miroir avant de parler. «Les libéraux ont prétendu être les champions du fédéralisme, mais ils ont pris l'argent des contribuables pour eux-mêmes, a souligné Jack Layton. [...] La plus grande attaque à l'unité nationale, ce sont les actions des libéraux.»

Le député conservateur Jason Kenney abondait dans ce sens. «Ce sont les libéraux qui ont mis l'unité du pays en péril en salissant le nom du fédéralisme et en l'associant à la corruption et à la criminalité, a-t-il soutenu. Je crains que les dommages soient irréparables au Québec. Il revient maintenant au Parti conservateur de restaurer l'image du fédéralisme.» M. Kenney a d'ailleurs fait remarquer que le Bloc avait voté avec les libéraux plus souvent que le PC.