Commission Gomery - Une amitié commanditée

Luc Lemay a complété son témoignage hier. Il sera suivi aujourd’hui de Jacques Corriveau.
Photo: Pascal Ratthé Luc Lemay a complété son témoignage hier. Il sera suivi aujourd’hui de Jacques Corriveau.

Jacques Corriveau aurait profité de son amitié avec Jean Chrétien pour soutirer des contrats de commandite directement de Charles Guité en plus d'omettre de s'inscrire au registre fédéral des lobbyistes. Deux infractions punissables d'une peine de 14 ans de pénitencier et d'une amende de 25 000 $, dont l'homme d'affaires Luc Lemay fut une victime bien payée.

M. Lemay a confirmé une fois de plus le rôle névralgique joué par Jacques Corriveau dans le scandale des commandites, hier à la commission Gomery. Le militant libéral s'est rendu au bureau de Charles Guité, directeur du programme, avec des listes d'activités à parrainer au bénéfice de M. Lemay, le propriétaire de Polygone et Expour.

Or M. Corriveau ne s'est jamais inscrit au registre fédéral des lobbyistes, une infraction pouvant entraîner une amende maximale de 25 000 $. Qui plus est, son entreprise ne faisait pas partie des fournisseurs de services reconnus par le ministère des Travaux publics. En sollicitant directement Charles Guité pour le bénéfice de Polygone-Expour et le sien, M. Corriveau pourrait avoir commis un acte de corruption d'un fonctionnaire, un crime punissable d'une peine maximale de 14 ans de pénitencier.

«On n'est pas supposé utiliser son influence pour décrocher des contrats avec le gouvernement», a d'ailleurs fait remarquer le juge John Gomery à Luc Lemay. «Je n'ai jamais entendu parler de ça», a rétorqué le témoin, qui se grattait le sourcil d'un air consterné.

M. Corriveau est à la tête de Pluri-Design, une entreprise de graphisme et impression qui a produit le matériel électoral du Parti libéral du Canada (PLC) pendant de nombreuses années. Il fut aussi collecteur de fonds pour le parti. Selon le témoignage de Jean Brault, M. Corriveau a exigé de lui des contributions occultes pour «la cause» en faisant miroiter au fondateur de Groupaction de juteux contrats. M. Corriveau ne fait pas l'objet d'accusations criminelles pour le moment. Il viendra s'expliquer dès aujourd'hui devant la commission.

Lucrative entente

L'association entre Luc Lemay et Jacques Corriveau fut fort lucrative pour les deux hommes. Polygone et Expour ont reçu 36,7 millions en commandites pour leurs projets (Almanach du peuple, salons de plein air, soirées chasse et pêche, etc.). Cela revient à dire que M. Lemay a tiré du gouvernement le quart de ses revenus globaux de 1998 à 2002. À la même époque, il a empoché 13 millions en salaires et dividendes.

Les commandites obtenues par Polygone et Expour, dès 1997, sont tout simplement spectaculaires: 425 000 $ pour de la publicité gouvernementale dans l'Almanach, 925 000 $ pour assurer la visibilité du gouvernement dans des capsules radio et 725 000 $ pour incorporer le Canada dans les soirées de pêche (une tournée provinciale où l'on présente des films sur ce légendaire passe-temps).

En revanche, M. Lemay a payé Jacques Corriveau sans se donner la peine d'examiner les factures pour honoraires fictifs qu'il lui a présentées au fil des ans, entre autres pour l'organisation d'événements aux différents stades olympiques de Chicoutimi, Sainte-Foy, Rimouski, Trois-Rivières et Sherbrooke. C'est la facturation de Pluri-Design à Expour qui le dit!

Pour les salons du grand air de Sherbrooke et de Trois-Rivières, en 2001 et 2002, Pluri-Design a même facturé des coûts de production supérieurs de 163 600 $ à la valeur totale des commandites. «Ça prouve que c'était irréaliste. Ses factures étaient faites à répétition, sans fondement», a reconnu M. Lemay.

Les factures de Pluri-Design cachent en réalité une commission gênante et potentiellement illégitime de 17,65 % que M. Lemay a consentie à M. Corriveau sur les contrats qu'il lui a rapportés d'Ottawa. «Sur le moment, je n'ai pas vérifié les factures. Avec du recul, je comprends pourquoi il a facturé sur cette base-là, a expliqué M. Lemay. Je suppose qu'il ne voulait pas que ça apparaisse comme des commissions.»

Le témoignage de M. Lemay a également confirmé que les coûts de production à percevoir étaient déterminés de façon arbitraire. Lorsque Jacques Corriveau a préparé pour Charles Guité une liste d'une dizaine d'événements d'Expour à commanditer en 1998, pour un total de 3,4 millions, il avait déjà incorporé 1,1 million en coûts de production. Certains de ces salons ont finalement obtenu des commandites, d'autres pas.

M. Lemay dit se tenir loin de la politique, ce qui ne l'a pas empêché d'effectuer des contributions officielles d'une valeur de 20 000 $ au PLC. Il a fourni 5000 $ à la campagne de Yolande Thibeault dans Saint-Lambert, en 1997, sur invitation d'Alain Renaud. À la demande de Diane Deslauriers, l'épouse du patron du Groupe Everest, il a versé 10 000 $ au PLC en 1998. En 1999, il a enfin donné 5000 $ à la campagne de Denis Coderre, qui fut directeur des relations publiques chez Polygone-Expour avant de rebondir en politique.

M. Lemay a enfin éprouvé beaucoup de mal à justifier le travail accompli sur deux commandites de 333 000 $ et de 500 000 $ perçues par Expour pour des salons qui ont été annulés à Québec et à Montréal. L'homme d'affaires a expliqué qu'il avait augmenté la visibilité du gouvernement dans d'autres événements pour compenser ces deux pertes. Des preuves documentaires permettent de justifier seulement 5000 $ de cette réorientation de commandites.