Un sursis pour Martin

Ottawa — Devant le penchant du Parti conservateur pour renverser le gouvernement de Paul Martin au milieu du mois de mai plutôt que dès maintenant, le Bloc québécois a été contraint hier de retenir ses ardeurs électorales et de ne pas présenter une motion de censure dans le but de faire tomber le gouvernement. La motion du Bloc, appuyée par les autres partis d'opposition, demandera plutôt au Parti libéral du Canada de placer «l'argent sale» qui provient des agences de communication impliquées dans le scandale des commandites dans une fiducie en attendant le rapport du juge Gomery.

Mais si le chef conservateur a refusé d'emboîter le pas au Bloc québécois pour déposer une motion de censure dès demain, Stephen Harper jongle toutefois plus que jamais avec l'idée de déclencher des élections dès le milieu du mois de mai, pour un scrutin qui aurait alors lieu vers la fin du mois de juin.

Hier, pour la première fois, Stephen Harper a affirmé qu'il n'était pas nécessaire d'attendre le rapport du juge Gomery, prévu au mois de novembre, pour que les Canadiens aient suffisamment d'information pour juger lors des élections. La fin des témoignages devant la commission sur le scandale des commandites, prévue vers la fin du mois de mai, semble suffire au Parti conservateur. «Les Canadiens n'ont pas à porter le même type de jugement que John Gomery doit porter», a souligné Stephen Harper hier matin, en marge d'un discours devant la Chambre immobilière d'Ottawa.

De plus, un stratège conservateur qui a requis l'anonymat a déclaré à la Presse canadienne que les hautes sphères conservatrices planchaient sur un scénario qui prévoit la chute du gouvernement au milieu du mois de mai, ce qui entraînerait un scrutin le 20 ou le 27 juin prochain.

Si c'est effectivement le plan de Stephen Harper et de ses troupes, le chef bloquiste, Gilles Duceppe, est prêt à appuyer le Parti conservateur dans ses démarches. «Nous, si on est prêts maintenant, je peux vous dire qu'on sera encore plus prêts en mai», a-t-il lâché.

Le Bloc était en effet bien décidé à déclencher des élections dès cette semaine, mais le refus du Parti conservateur et du NPD de le suivre aura fait couler ses intentions. Les discussions que Gilles Duceppe a eues avec Stephen Harper et Jack Layton ont par contre clairement montré que les autres partis d'opposition n'écartent pas la possibilité de défaire le gouvernement dans les prochaines semaines mais que le moment n'était simplement pas arrivé pour eux.

«Quant à nous, ce gouvernement n'a ni la légitimité morale ni l'autorité morale pour gouverner et il ne mérite pas notre confiance, a précisé Gilles Duceppe. Cela étant dit, ni le Parti conservateur ni le NPD n'auraient appuyé une motion de non-confiance et, ce faisant, puisqu'une motion de non-confiance battue revient à accorder un vote de confiance au gouvernement, cela aurait été un recul. Et plutôt que de reculer, on préfère continuer à mettre de la pression. [...] Mais c'est clair que si Stephen Harper et Jack Layton m'avaient appuyé, j'aurais une motion de non-confiance dans les mains aujourd'hui [hier].»

Le Bloc ira plutôt de l'avant avec une motion qui réclame «que la Chambre demande au gouvernement d'ouvrir immédiatement un compte en fiducie afin de permettre au Parti libéral du Canada d'y verser tout l'argent provenant des firmes et individus liés au scandale des commandites et identifiés lors des témoignages à la commission Gomery».

Cette requête sera appuyée par le Parti conservateur et le NPD, puisque toutes les formations politiques réclament avec insistance depuis plusieurs semaines que le Parti libéral rembourse «l'argent sale» dont il a bénéficié, ce qu'il refuse de faire avant le dépôt du rapport Gomery. «C'est bien préparé par le Bloc pour créer un fonds dans le but de placer l'argent sale des commandites qui a été reçu par le Parti libéral. C'est le gros bon sens d'avoir un fonds comme ça et on va l'appuyer», a soutenu Jason Kenney, le leader adjoint en Chambre du Parti conservateur.

Le scandale des commandites toujours sur le tapis

Mais avant que le Bloc n'annonce ses couleurs au sujet de sa motion, les partis d'opposition ont continué de talonner les libéraux tout au long de la période de questions hier. Les conservateurs ont notamment mené une charge bien sentie directement contre le premier ministre Paul Martin, lui enjoignant d'expliquer sa relation avec Claude Boulay, l'ancien président du Groupe Everest.

C'est que le témoignage d'Alain Renaud devant la commission Gomery lundi a permis de rapprocher davantage Paul Martin du scandale des commandites. L'ancien lobbyiste à la solde de Groupaction a affirmé que le premier ministre et Claude Boulay avaient discuté d'un contrat de commandite lors d'un souper au congrès du PLC. Everest, une autre firme de communication très impliquée dans le scandale, gérait alors le contrat de commandite pour Attractions Canada.

Quand avez-vous su que M. Martin et M. Boulay discutaient des commandites? a demandé le procureur de la commission, Me Bernard Roy. «Je l'ai su lors d'un congrès du Parti libéral du Canada où M. Martin et M. Boulay étaient assis ensemble avec Mme Deslauriers [la femme de Claude Boulay] et ils parlaient abondamment du projet Attractions Canada. Ils poussaient là-dedans», a répondu Alain Renaud.

Il n'en fallait pas plus pour que l'opposition interroge Paul Martin sur ses liens avec M. Boulay. «C'est une preuve que le premier ministre n'a pas dit la vérité entière devant la commission Gomery, a soutenu Jason Kenney. Ça fait un an que le premier ministre dit qu'il avait une relation très légère avec M. Boulay. Mais on vient d'apprendre qu'effectivement M. Martin a soupé avec M. Boulay et a discuté des contrats pour Attractions Canada. Ce n'est pas quelque chose que M. Martin a révélé pendant son témoignage auprès du juge Gomery.»

En Chambre, Paul Martin a esquivé les questions des conservateurs. «C'est un non-sens, tout comme ces allégations, a-t-il répondu. Tous les députés devraient revoir mon témoignage devant la commission Gomery. Ce qui est très clair, [...] c'est que je n'ai jamais interféré dans l'attribution des contrats, je n'ai jamais fait ça.»

Le projet de loi sur les mariages gais survit

Au milieu des calculs politiques des partis d'opposition qui soupèsent les dates des prochaines élections, les libéraux étaient plutôt absorbés hier par leur projet de loi sur les mariages gais, qui subissait un test très important. C'est qu'un amendement du Parti conservateur soumis au vote hier visait à faire dérailler complètement ce projet de loi.

Le Parti libéral, profondément divisé sur le sujet, pouvait donc voir pour la première fois l'ampleur de la dissension dans ses rangs. Et celle-ci est forte, puisque 34 députés libéraux sur 133 ont voté en faveur de la motion des conservateurs exigeant l'arrêt complet de l'étude du projet de loi. La motion du PC a finalement été défaite par 164 députés contre 132, principalement grâce à l'appui massif du Bloc et du NPD.

Le PC ne s'est d'ailleurs pas fait prier pour souligner ce clivage entre la volonté du premier ministre Paul Martin et plusieurs de ses députés. «La division dans les rangs libéraux est très significative, a soutenu Vic Toews, le critique du Parti conservateur en matière de justice, quelques minutes après le vote. Ce vote était crucial pour identifier les gens qui ne s'étaient jamais prononcés sur le sujet.»

Au Québec, trois députés bloquistes sur 54 se sont donc opposés au mariage gai en votant avec les conservateurs, soit Serge Cardin (Sherbrooke), Gérard Asselin (Manicouagan) et Roger Gaudet (Montcalm). Une députée du NPD s'est abstenue, alors que, chez les conservateurs, quatre élus ont voté contre la motion de leur propre parti, ce qui les range du côté des supporteurs du mariage entre conjoints de même sexe. Belinda Stronach, James Moore, Gerald Keddy et Jim Prentice n'ont pas suivi leur chef Stephen Harper.

À sa sortie de la Chambre, Paul Martin a refusé de commenter l'ampleur de la dissidence au sein du PLC, préférant affirmer que «le Canada a franchi une étape importante» même si c'est «un sujet qui a été très difficile pour plusieurs». «Nous sommes une nation de minorité et ce que nous avons fait, c'est appuyer la Charte des droits», a-t-il dit. Le vote ultime sur le projet de loi sur les mariages gais est attendu pour la fin du mois de mai ou le début du mois de juin.

Dans la foulée de ce vote, le député libéral ontarien Pat O'Brien a déclaré qu'il allait faire connaître ses intentions la semaine prochaine, lui qui fait partie des quelques députés libéraux qui songent sérieusement à traverser la Chambre pour rejoindre le Parti conservateur. Le député libéral albertain David Kilgour avait aussi annoncé sa réflexion sur le sujet en fin de semaine.