Chrétien a profité des largesses de Jean Brault

Jean Chrétien a profité des largesses de Jean Brault, qui était persuadé d'obtenir des contrats du gouvernement fédéral en raison d'un coup de pouce non déclaré de 50 000 $ donné à la campagne du futur premier ministre en 1993.

Alain Renaud, un courtier libéral à la solde de Groupaction, a relié Jean Brault à l'ex-premier ministre Chrétien dès les premières minutes de son témoignage, fait hier à la commission Gomery. Il a de plus confirmé l'ingérence du cabinet du ministère des Travaux publics et de celui du premier ministre dans le choix des agences de publicité bénéficiaires des contrats de commandite.

M. Renaud se souvient très bien de l'enthousiasme de Brault, un homme d'affaires «très très dur» rongé par l'ambition, lors de leur première rencontre en novembre 1994. En raison de son coup de pouce donné au nouveau premier ministre, il croyait l'affaire dans le sac et n'attendait qu'un coup de fil d'Ottawa pour décrocher ses premiers contrats avec le fédéral. «Je suis sûr d'avoir des mandats», avait lancé le fondateur de Groupaction à M. Renaud.

M. Renaud raconte que Jean Brault lui a montré des chèques émis au nom de «Michel Fournier notaire in trust» et «Daniel-Yves Durand» dès leur première rencontre d'affaires sérieuse, le 14 novembre 1994. «Il m'a confirmé qu'il avait donné beaucoup d'argent, quelque chose comme 50 000 $ à l'époque», a témoigné M. Renaud. MM. Fournier et Durand travaillaient tous deux au bureau de M. Chrétien lors de la campagne électorale.

M. Brault a aussi confié à M. Renaud qu'il avait participé à un cocktail privé d'un sénateur libéral où les invités devaient arriver avec 10 000 $, à la demande de Michel Fournier.

Les contributions déclarées de Jean Brault au Parti libéral du Canada (PLC) se chiffrent à 455 $ pour 1993 et à 4399 $ en 1994, selon la compilation d'Élections Canada. Les enquêteurs de la commission Gomery n'ont retrouvé aucune trace de chèques émis par Groupaction et ses nombreuses filiales pour des contributions versées au PLC pendant ces deux années.

Se décrivant comme un vendeur dans l'âme depuis l'adolescence, M. Renaud a proposé ses services à Brault lors de cette rencontre, expliquant à l'homme d'affaires qu'il devait d'abord amorcer un processus de qualification de son entreprise auprès de l'appareil administratif. «M. Brault m'a dit: "Va donc voir mes deux "chums", on devrait être capables de faire quelque chose"», une référence implicite à Michel Fournier et Pierre-Yves Durand.

Ingérence politique

Les révélations d'Alain Renaud, payé 1,1 million par Jean Brault pour lui ouvrir les portes du PLC et les coffres de l'État, promettent d'être tout aussi mordantes que celles de son ex-patron.

En faisant un lien entre le financement occulte du parti et l'octroi de contrats de commandite, M. Brault a amené la commission dans une nouvelle dimension, éclaboussant au passage la famille libérale. Alain Renaud lui a donné en partie raison, hier, entres autres sur un troublant épisode survenu en l'an 2000, tout juste après le départ de Charles Guité, qui était à la direction du programme des commandites.

Après avoir reçu des contrats de commandite de 11,7 millions en 1999, Groupaction a été complètement écartée en 2000 lorsque Pierre Tremblay a pris la relève de M. Guité. MM. Brault et Renaud ont pris un vol nolisé d'urgence pour Ottawa, où ils ont été accueillis par une limousine appartenant au fils de Charles Guité.

Ils ont été conduits au ministère des Travaux publics, où ils ont rencontré Jean-Marc Bard, le chef de cabinet du ministre en titre, Alfonso Gagliano. «On a rencontré M. Bard, qui a sorti la liste et, effectivement, Groupaction n'était pas là, a relaté hier Alain Renaud. M. Bard a examiné ça en disant: "En effet, ça n'a pas de sens, on va rectifier ça". Et le dossier était réglé.»

À l'issue de cet épisode, qui confirme de nouveau l'ingérence du politique dans le choix des agences de publicité, M. Brault a confié à M. Renaud qu'il «s'ennuyait de Chuck», faisant référence à Charles Guité. «Avec Chuck, il y avait toujours un million et demi que je pouvais "padder" [NDLR: charger en trop] dans mes mandats», a dit M. Brault à M. Renaud.

Cette information a été corroborée avant-hier par Jean Lambert, un ancien vice-président de Groupaction. Lors d'un épisode «étonnant», M. Brault avait appelé Charles Guité en sa présence, après avoir étalé une série de contrats sur son bureau. Le publicitaire a «demandé ou suggéré à M. Guité qu'il faudrait majorer certains de ces contrats-là de tant de dollars [...], c'était des montants qui pouvaient varier de 50, 75, 100 000 $, de mémoire», a expliqué Jean Lambert.

Alain Renaud n'a formulé que des éloges à l'égard de Charles Guité, assurant que les contrats avaient été octroyés «selon les règles de l'art», sous sa gouverne. C'est pourtant M. Guité, un fonctionnaire fédéral, qui a suggéré à M. Renaud de s'entretenir avec Jacques Corriveau, un ami de M. Chrétien trempé jusqu'au cou dans le scandale.

Lorsqu'il cherchait à rabattre des contrats de commandite vers Groupaction, M. Renaud ne trouvait pas meilleur allié que Michel Béliveau, l'organisateur en chef de Jean Chrétien dans sa circonscription. D'un seul coup de fil à Jean Pelletier, le chef de cabinet du premier Chrétien, M. Béliveau pouvait faire des petits miracles.

M. Renaud soutient malgré tout qu'il a été entraîné au sein de la machine libérale à l'invitation de son patron, Jean Brault. Il n'avait réalisé «aucune activité» militante pour le PLC avant de s'associer à Groupaction. Le lobbyiste nie enfin de façon catégorique qu'il ait pu exercer des menaces sur Brault avec le concours de Tony Mignacca, en laissant croire à l'entrepreneur qu'il perdrait le contrat de Via Rail s'il ne gardait pas Renaud sous son aile. Cette rencontre n'a jamais eu lieu, assure le vendeur dans l'âme.

Le PQ dans l'embarras

Jean Brault a par ailleurs versé 100 000 $ sur deux ans au Parti québécois parce qu'il était catastrophé à l'idée de perdre le contrat de publicité de la Société des alcools du Québec (SAQ), évalué à cinq millions, a confirmé M. Renaud. C'est lui qui a organisé une rencontre entre Jean Brault, Ginette Boivin et Michel Hébert, deux responsables du financement au PQ, en octobre 1996. «Il m'a demandé si je ne connaissais pas quelqu'un au PQ qui pourrait avoir une bonne oreille pour lui. Étant donné que je suis dans le domaine des oreilles, je l'ai assis avec les bonnes personnes, il s'est entendu avec elles», a dit Renaud.

M. Brault a avoué par la suite à Alain Renaud et à Jean Lambert qu'il avait dû allonger 50 000 $ par année, pendant deux ans, pour consolider sa position à la SAQ.

Alain Renaud a aussi ouvert à Groupaction les portes du cabinet du premier ministre québécois Lucien Bouchard, en mai 1996, pour qu'elle obtienne les contrats de publicité de Télé-Québec. Encore une fois, Jean Brault a dû mettre la main dans son portefeuille pour un montant inconnu, sous forme de contributions de la part de ses employés.