Le PLC s’ancre à gauche, et tant pis pour le centre

Justin Trudeau lors de son arrivée à une réunion de son cabinet à Ottawa, mardi
Photo: Sean KilpatrickLa Presse canadienne Justin Trudeau lors de son arrivée à une réunion de son cabinet à Ottawa, mardi

Qu’ont en commun le revenu minimum garanti, le vote obligatoire, la réforme électorale et la nationalisation des infrastructures de télécommunications ? Ce ne sont pas des propositions provenant de militants néodémocrates, mais plutôt de partisans du Parti libéral du Canada. Elles seront abordées en congrès cette fin de semaine et elles risquent fort bien de raviver le débat intellectuel entre progressisme et centrisme qui anime de plus en plus le PLC, au pouvoir depuis plus de sept ans et qui s’apprête à affronter son plus rude adversaire des dernières années.

Les « Red Tories » maugréent en coulisses depuis quelque temps déjà que leur parti ne cesse de tanguer à gauche sous la gouverne Justin Trudeau, jusqu’à en oublier les électeurs du centre de l’échiquier politique. Ce PLC résolument progressiste a gagné son pari — et le gouvernement — depuis 2015, mais il s’est du même coup aliéné peu à peu une autre part de son électorat.

La base militante, en revanche, semble s’être confortée dans ce nouveau virage. Des 36 résolutions qui seront débattues au Centre des congrès d’Ottawa dans quelques jours, le tiers pourraient aussi bien avoir été tirées d’un programme du Nouveau Parti démocratique.

Rendre conditionnels à des normes nationales pour les aînés les fonds prévus au Transfert canadien en santé ; garantir quatre semaines de congé payé aux travailleurs fédéraux ; sortir les fonds d’investissement fédéraux des énergies fossiles et cesser une fois pour toutes de subventionner ces industries ; faire payer un seuil d’impôt minimal mondial aux multinationales ; « constituer des sociétés d’État » et « acquérir l’infrastructure existante » de télécommunications afin de réduire les factures de téléphonie mobile ; abaisser l’âge légal du vote à 17 ans ou encore le rendre obligatoire. Le cahier de résolutions propose en outre d’ajouter trois sièges à la Cour suprême réservés à des « détenteurs du savoir autochtone ou à des juristes autochtones », à l’image des trois sièges réservés à des juges du Québec maîtrisant le Code civil (ce qui nécessiterait un amendement constitutionnel à l’unanimité).

Les libéraux font valoir que la frange plus à gauche de leur « grande tente rouge » a toujours été la plus active. Pas étonnant, donc, que ces militants aient rédigé un grand nombre de propositions. Et celles-ci ne seront pas toutes adoptées samedi, encore moins nécessairement insérées à la prochaine plateforme électorale du PLC.

Reste qu’elles témoignent néanmoins de l’orientation des militants qui se sont investis dans ce processus partisan depuis près d’un an.

« Il n’y a rien là-dedans pour faire rentrer les “Red Tories” au bercail », observait un ancien stratège libéral cette semaine. L’un de ses anciens collègues présentait d’ailleurs ce tiraillement comme « le plus grand débat intellectuel du parti à l’heure actuelle ».

Cette autre frange de la famille libérale n’est pas complètement éclipsée du congrès. Les deux résolutions issues du Québec proposent justement de bonifier les budgets de la Défense et d’élaborer « une proposition chiffrée et claire de retour à l’équilibre budgétaire ». « Cela témoigne du fait qu’il existe encore un courant plus près du centre qui, à toutes fins pratiques, a beaucoup d’orphelins politiques », jugeait le premier libéral.

L’épouvantail conservateur

Ses anciens collègues, qui demeurent aujourd’hui au gouvernement, estiment quant à eux que l’équilibre actuel entre valeurs progressistes et responsabilité fiscale est le bon. Ils font le pari qu’il vaut mieux éviter d’aliéner les électeurs néodémocrates devenus libéraux. Et que maintenir ce cap permet en outre de « marquer un contraste important avec Pierre Poilievre ». Son Parti conservateur s’étant campé plus à droite, le centre reste de toute façon vacant — nul besoin de l’occuper, donc, estime un autre stratège libéral.

Cette antithèse sera même présentée sur scène, au congrès, en la personne d’Hillary Clinton, défaite à l’élection présidentielle de 2016 par le populiste Donald Trump. Le maire de Québec, Bruno Marchand, avait lui aussi été invité à défiler parmi les figures progressistes aux antipodes de Pierre Poilievre, mais il n’était pas disponible, selon nos informations.

Justin Trudeau prononcera quant à lui un discours fort attendu jeudi soir. « On en a tous besoin » après des mois d’allégations d’ingérence étrangère et d’accusations de complaisance à l’égard de Pékin, confesse l’un des stratèges. « Ce n’est pas facile de se faire taper dessus régulièrement. »

Alors que le PLC s’approche de son huitième anniversaire au pouvoir avec des intentions de vote à la baisse dans les sondages, ce discours servira non seulement à revigorer les troupes, mais aussi à calmer les ambitions d’aspirants candidats à la succession du premier ministre, note une autre source. Du lot, seule Mélanie Joly semble avoir, pour l’instant, un événement prévu en marge du congrès, par le biais de son association de circonscription.

S’il veut rassurer l’ensemble de la famille libérale, le parti devra cependant dénicher de nouvelles propositions audacieuses : au mieux, le congrès de cette fin de semaine débattra-t-il — encore — de la construction d’un train à grande vitesse entre Windsor et Québec, plutôt que d’un simple train à grande fréquence.

C’est pourtant lors de congrès précédents que sont nées les idées de légaliser le cannabis ou de créer un programme national d’assurance-médicaments. (La première a rapidement été mise en oeuvre ; la seconde se fait toujours attendre.)

S’il compte briguer un quatrième mandat, rarement accordé à un parti fédéral au Canada, Justin Trudeau ne peut plus compter que sur la bonne foi de ses électeurs et de leur réticence à voir Pierre Poilievre lui succéder. Mais à défaut de promesses inédites à leur faire miroiter, il n’est pas garanti qu’ils le suivront une nouvelle fois. Ces idées, les libéraux devront visiblement s’efforcer de les trouver ailleurs qu’à leur congrès.

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