Scandale des commandites - Le gouvernement Martin complètement à la merci de l'opposition

Paul Martin a besoin de temps pour convaincre les Canadiens qu’il n’a rien à voir avec ce scandale. Jean Brault ne l’a pas mis en cause et, tant qu’il en est ainsi, le premier ministre peut  tenter de limiter les dégâts pour son parti. Le déf
Photo: Agence Reuters Paul Martin a besoin de temps pour convaincre les Canadiens qu’il n’a rien à voir avec ce scandale. Jean Brault ne l’a pas mis en cause et, tant qu’il en est ainsi, le premier ministre peut tenter de limiter les dégâts pour son parti. Le déf

Ottawa — Jean Brault, l'ancien p.-d.g. de Groupaction, aura réussi, avec ses révélations explosives, à transformer le gouvernement Martin en gouvernement en sursis. Déjà fragile à cause de son statut minoritaire, le gouvernement Martin est maintenant complètement à la merci des calculs politiques des partis d'opposition, qui n'écartent plus la possibilité de faire tomber le gouvernement dès ce printemps.

Le portrait du système de financement occulte que le témoignage de Jean Brault a permis de brosser dépasse en détails et en couleurs tout ce qu'on avait pu entendre par le passé. Principal bénéficiaire du programme de commandites, M. Brault a retourné aux libéraux plus de 1,4 million de dollars sous forme d'argent liquide, de paiement de factures factices et d'honoraires versés à des dirigeants et travailleurs d'élections du PLC Québec entre 1995 et 2002. Ces contributions légitimes et illégitimes ont été faites à la demande de Benoît Corbeil, directeur général du PLC-Q, Jacques Corriveau, un proche de Jean Chrétien et imprimeur du parti, Joe Morselli, principal organisateur de campagne d'Alfonso Gagliano, et Alain Renaud, un lobbyiste.

«On savait qu'il y avait une donne politique, mais on ne savait pas comment fonctionnait le système. On a, grâce à lui, enfin compris les rouages et les passerelles entre des ténors du parti et le programme de commandites. [...] Parce que le problème, ce n'est pas l'argent sale de 1,5 million, c'est que, pour avoir 1,5 million, il en a coûté presque 200 millions aux Canadiens. C'est un problème de système de dépenses et de détournement de fonds publics», dit Yves Boisvert, professeur en éthique publique à l'École nationale d'administration publique (ENAP).

M. Boisvert note que M. Brault a offert un témoignage très important mais qu'il n'est qu'un des multiples acteurs de ce scandale. Pour des raisons éthiques, il estime que les électeurs devraient pouvoir entendre les autres témoignages et peut-être même lire le rapport du juge Gomery avant de se prononcer, question de pouvoir demander aux différents partis ce qu'ils suggèrent pour corriger l'ensemble de la situation.

Cependant, la logique politique est déjà tout à fait différente. Pour les partis d'opposition, le témoignage de Jean Brault apporte des munitions inestimables pour partir en campagne contre les libéraux. Pour les troupes de Paul Martin, c'est un coup de massue contre lequel ils auront du mal à se défendre dans l'opinion publique.

Pour l'instant, la stratégie des libéraux vise d'abord à démontrer que la garde actuelle n'a rien à voir avec les malversations passées. À preuve, a-t-on répété en choeur, c'est Paul Martin et son gouvernement qui ont créé la commission Gomery afin de faire la lumière sur toute cette affaire. Leur deuxième objectif: sauver l'image du parti en le présentant comme la victime des agissements d'un «petit groupe parallèle».

M. Boisvert trouve cet argument «malhabile et malhonnête» car tout le monde sait qu'il est question ici de la machine de l'époque, sous la gouverne du camp Chrétien. «On ne peut pas banaliser le fait que le clan Chrétien a été la puissance du parti pendant 15 ans», dit-il.

De toute façon, les libéraux n'ont pas tenté de départager le vrai du faux dans le témoignage de M. Brault, ni même de nier ses allégations. Ils s'en remettent à la commission Gomery, dont ils veulent voir la fin des travaux. Ils ont passé la semaine à enjoindre aux partis d'opposition d'attendre son rapport, attendu l'automne prochain, avant d'aller en élections.

C'est que Paul Martin a besoin de temps pour convaincre les Canadiens qu'il n'a rien à voir avec ce scandale. Jean Brault ne l'a pas mis en cause, et tant qu'il en est ainsi, le premier ministre peut se présenter en défenseur de son gouvernement et de son parti. Il peut tenter, en somme, de limiter les dégâts. Le défi est cependant énorme car la commission continue à entendre des témoins dont les moindres miettes viendront nourrir la méfiance qui s'est maintenant installée.

Selon Yves Boisvert, Paul Martin doit se distancier du camp Chrétien s'il veut qu'on le croie. «Les Canadiens ne nieront jamais qu'il y a eu une guerre ouverte entre les deux clans et qu'on ne peut pas faire l'équation que si le camp Chrétien était corrompu, le clan Martin l'est automatiquement.» M. Martin doit le faire publiquement, insiste le professeur, qui ne comprend pas l'hésitation du premier ministre et de son entourage à ce sujet. «Quelle dette ont-ils envers le clan Chrétien pour être si frileux?», demande-t-il.

Les partis d'opposition, eux, ont déjà décidé qui devait être tenu politiquement responsable du scandale. Pour eux, un libéral est un libéral, point à la ligne. Ils ont passé la semaine à le dire et à tenter, en Chambre, d'associer Paul Martin à l'affaire.

C'est la population qui aura le dernier mot, note Alain-G. Gagnon, directeur de la Chaire de recherche en études québécoises et canadiennes à l'UQAM. «Les citoyens vont probablement sanctionner le parti qui a permis de tels comportements. La sanction principale, c'est de là qu'elle va provenir», dit M. Gagnon. Comme M. Boisvert, il espère qu'on laissera les citoyens prendre connaissance de tous les témoignages avant de les appeler aux urnes.

Le Bloc québécois est le plus disposé à en appeler rapidement au peuple parce qu'il est pour l'instant le seul parti qui soit assuré de faire des gains qui pourraient servir ses intérêts. Selon M. Gagnon, c'est au Québec que le scandale a fait le plus mal au PLC. Il n'y a pas que les bloquistes qui en sont conscients. Dans un des commentaires candides dont il a le secret, le ministre des Transports, Jean Lapierre, avouait mercredi: «On ne prend pas la peine de sonder. Ce n'est pas nécessaire.»

Pour Gilles Duceppe, l'affaire est d'ailleurs jugée: «Ce gouvernement-là ne mérite pas de gouverner.» Son parti décidera d'ici mardi s'il utilisera ou non sa journée d'opposition de jeudi pour débattre d'une motion de non-confiance ou s'il attendra encore. Avec seulement 54 députés, le Bloc ne peut pas faire grand-chose. M. Duceppe l'a reconnu: il a besoin des 99 conservateurs s'il veut défaire les 133 libéraux. Le NPD a 19 députés et on compte deux députés indépendants et un siège vacant aux Communes.

Les conservateurs sont catégoriques: il n'est pas question de laisser le Bloc prendre l'initiative. D'abord parce que le PC veut s'en dissocier afin d'éviter de se faire accuser de complicité avec des «séparatistes». Ensuite parce que le parti de Stephen Harper a besoin de temps, tout comme le NPD, pour prendre le pouls de la population.

À l'extérieur du Québec, le scandale des commandites n'a pas eu le même impact, du moins avant la divulgation du témoignage de M. Brault. Celui-ci a toutefois eu un écho important, et plus vite l'indignation montera dans le reste du pays, plus vite le risque d'élections précipitées augmentera. Mais pour les conservateurs, cela doit se traduire par des gains suffisants, donc en Ontario, pour prendre le pouvoir.

Preuve que la pression monte cependant, le chef néo-démocrate Jack Layton a ouvert la porte à des élections anticipées. Lui qui souhaitait en début de semaine que les élections n'aient lieu qu'après le dépôt du rapport Gomery avouait jeudi qu'il sera «peut-être impossible d'attendre jusque-là».

L'unité nationale, dont le camp Chrétien s'était servi pour défendre le programme des commandites, s'immisce aussi dans le débat, aux dépens des libéraux. Des chroniqueurs et universitaires du Canada anglais affirment que le scandale a eu un effet délétère sur le fédéralisme. Néo-démocrates et conservateurs le répètent. «Il est important pour les Canadiens de comprendre que ce n'est pas un scandale du Québec. C'est un scandale du Parti libéral qui s'est produit au Québec. Le Parti libéral tente d'enrouler la corruption dans le drapeau canadien. Ce qu'il a fait en vérité a été de souiller le drapeau canadien à cause de la corruption libérale. Le résultat destructeur est une menace séparatiste qui met l'unité nationale en péril», a affirmé le chef conservateur adjoint Peter MacKay jeudi.

Pris dans la tourmente, sans contrôle sur la suite des événements, les libéraux essaient de colmater quelques-unes des brèches qui menacent la survie de leur gouvernement. Ils ont commencé cette semaine en cédant devant les conservateurs, qui exigeaient que le projet de loi budgétaire soit délesté d'un amendement controversé à la Loi sur la protection de l'environnement. Le PC menaçait sinon de défaire le budget, ce qui provoquerait la chute du gouvernement.

La réponse est venue dès mardi dernier, alors que les échos du témoignage de Jean Brault alimentaient déjà les rumeurs d'élections. Si le comité responsable de l'étude du projet de loi budgétaire retire cette portion sur l'environnement, le gouvernement ne cherchera pas à la réintroduire, a indiqué sans détour le leader parlementaire libéral Tony Valeri.

L'autre casse-tête libéral est venu de l'Ontario. Depuis des semaines, le premier ministre ontarien Dalton McGuinty se plaint du déséquilibre fiscal et de ses effets sur sa province. Les libéraux fédéraux nient l'existence d'un tel déséquilibre, ce qui donne lieu à un dialogue de sourds entre les deux gouvernements libéraux.

Frustré, M. McGuinty a invité les politiciens de toutes les allégeances à se joindre à sa croisade. Les libéraux fédéraux n'ont pas répondu, mais les conservateurs de Stephen Harper ont tendu une oreille attentive. Or c'est en Ontario que se joueront les prochaines élections entre libéraux et conservateurs. Dans le contexte actuel, les troupes de Paul Martin ne peuvent pas se permettre de perdre un seul allié. Cette crainte a eu son effet, faut-il croire, puisque le premier ministre Paul Martin a informé son caucus mercredi qu'il comptait rencontrer son homologue ontarien pour discuter de ses griefs.

Les libéraux ont besoin de tous les amis qu'il leur reste, mais c'est de la confiance du public qu'ils ne peuvent pas se passer. La tornade Brault a sérieusement ébranlé l'édifice. On saura sous peu si les dommages sont irréparables.