Les libéraux restent fidèles à leur défense habituelle

Ottawa — À peine quelques minutes après la levée de l'ordonnance de non-publication à la commission Gomery, les partis d'opposition aux Communes sont passés à l'attaque avec les nouvelles munitions fournies par le témoignage de Jean Brault, accusant le Parti libéral du Canada d'être «corrompu» et d'avoir profité des fonds publics destinés aux commandites.

Les troupes de Paul Martin, visiblement nerveuses et sur leurs gardes, sont restées fidèles à leur défense habituelle: la commission Gomery est leur création et la preuve qu'ils veulent aller au fond des choses. Mais même si le PLC a soutenu que les révélations font mal «à toute la classe politique», c'est dans leurs rangs que le témoignage de Jean Brault a eu ses premiers effets concrets. Mis en cause par l'ancien président de Groupaction, l'actuel chef de cabinet de la ministre Liza Frulla, John Welch, a demandé à être suspendu avec salaire le temps de laver sa réputation.

Jean Brault a affirmé qu'il avait inscrit M. Welch, un libéral de longue date, pendant un an sur la liste de paie de Groupaction à un salaire annuel de 97 000 $ même si ce dernier ne faisait aucun travail pour son entreprise.

Sa suspension, d'une durée indéterminée, lui a été accordée hier matin. M. Welch conservera son salaire parce qu'«il n'y a rien qui nous permette de croire que ce que nous avons entendu soit des faits fondés. Ce sont des allégations de quelqu'un [Jean Brault] qui a essentiellement nommé le bottin de téléphone au complet pour défendre son propre nom», a expliqué Jean-Philippe Côté, le directeur des communications de Liza Frulla.

Mais ce n'est pas tant la situation de M. Welch qui a retenu l'attention des partis d'opposition que le fait que le Parti libéral aurait peut-être profité d'un financement occulte de Groupaction à même les contrats de commandite. Le chef adjoint du Parti conservateur, Peter MacKay, est allé jusqu'à parler de «conspiration criminelle» lors d'une période de questions animée mais moins survoltée que la veille étant donné l'absence du premier ministre Paul Martin et du chef conservateur Stephen Harper, partis assister aux funérailles du pape, à Rome.

Tous les partis enfonçaient le même clou hier: le Parti libéral doit rembourser l'«argent sale» des commandites. Et s'il ne le fait pas maintenant, il doit mettre l'argent en fiducie, ont répété bloquistes, conservateurs et néo-démocrates.

Le Bloc québécois était visiblement le mieux préparé en Chambre. Chacune de ses questions reprenait un élément du témoignage de Jean Brault quelques minutes à peine après la levée de l'interdit de publication. Une énumération de faits dévastatrice pour les libéraux.

Les néo-démocrates, de leur côté, ont accusé le Parti libéral de «donner l'impression que le fédéralisme est corrompu». Le député Bill Blaikie est même sorti de ses gonds lorsque les libéraux ont refusé de porter le blâme pour cet état de fait. «Y a-t-il quelqu'un qui va se lever et accepter la responsabilité collective de ce qui s'est passé?», a-t-il demandé, furieux, sous les applaudissements des conservateurs. «Ce n'est pas le Bloc qui ternit le fédéralisme au Canada, c'est le Parti libéral. Il est à peu près temps qu'il prenne le crédit pour ça», a-t-il ajouté.

La vice-première ministre Anne McLellan et le ministre des Travaux publics, Scott Brison, ont dû assurer la défense de leur gouvernement aux Communes. Leurs réponses variaient rarement. «Ce sont des allégations sérieuses, mais ce ne sont pas des faits. Il n'est pas responsable pour le gouvernement ou pour le parti d'agir sur la base d'allégations. On doit attendre de connaître tous les faits avant de donner une autre réponse», répétait sans arrêt M. Brison quand un député soulevait une portion du témoignage de M. Brault.

«La commission Gomery a été mise en place par le premier ministre. La commission a été créée afin que nous puissions aller au fond des choses. [...] Laissez le juge Gomery finir son travail», a dit à maintes reprises Mme McLellan, un refrain que tous ses collègues répétaient à la sortie de la Chambre.

Après la période de questions, le ministre des Transports, Jean Lapierre, a toutefois reconnu que les allégations de M. Brault étaient «extrêmement sérieuses», d'où l'importance de poursuivre l'enquête, a-t-il dit. Ce qui l'attriste est l'effet que ce scandale risque d'avoir sur la perception de la politique.

«Je pense que [lorsque] les gens apprennent des choses comme ça, ils deviennent beaucoup plus cynique envers la classe politique, et certains vont dire: "ça confirme exactement ce qu'on pense". C'est d'une tristesse inouïe. [...] C'est triste pour toute la classe politique», a-t-il commenté.

M. Lapierre a par ailleurs soutenu qu'il ignorait où était allé l'argent prétendument reçu de la part de Groupaction puisque rien n'en faisait état dans les livres du PLC et que le parti éprouvait de sérieuses difficultés financières lorsque Paul Martin en a pris la direction. Il a répété, comme il le fait depuis lundi, qu'un petit groupe et non le Parti libéral est responsable de ce scandale. «S'il y a des gens qui ont abusé du système, qui ont abusé du parti, qui ont abusé du gouvernement, qu'on les pogne au plus [vite]!», a-t-il lancé.

De leur côté, les conservateurs n'étaient pas tout à fait prêts à réagir aux révélations de la commission Gomery, et ce, même s'ils ont des observateurs sur place. Il aura fallu attendre plus d'une heure après la période de questions pour voir le chef adjoint du PC, Peter MacKay, rencontrer la presse. M. MacKay a simplement lu un discours de quelques minutes dans les deux langues officielles pour ensuite tourner les talons sans répondre aux questions sur la stratégie conservatrice à venir.

Peter MacKay a soutenu que le témoignage de Jean Brault était «horrifiant et très troublant». «Ce n'est pas un événement isolé, a-t-il dit. Ce ne sont pas les agissements de quelques personnes mal intentionnées. C'était une tentative systématique et délibérée de détourner les fonds publics à des fins de politique partisane.»

La levée de l'interdit de publication a relancé les questions autour d'élections précipitées. Le Bloc québécois continue de jongler avec l'idée d'une motion de non-confiance qui pourrait être déposée dès jeudi prochain ou encore dans les prochaines semaines. «C'est la semaine prochaine, ce n'est pas demain», a dit le chef bloquiste Gilles Duceppe pour justifier son indécision. «On va prendre le temps de réfléchir, de regarder l'ensemble de la situation. On n'a rien décidé, mais on n'a rien éliminé [comme option].»

Mais le chef bloquiste n'a surtout pas l'intention de faire de cadeaux aux libéraux. «Quant à moi, ce gouvernement-là ne mérite pas de gouverner», a-t-il lâché. Gilles Duceppe a toutefois reconnu hier qu'il ne peut pas défaire le gouvernement sans l'aide des conservateurs.

Or le parti de Stephen Harper reste de glace devant les scénarios élaborés par la formation souverainiste. Il n'écarte pas l'idée d'élections printanières mais estime que le public a besoin de plus de temps pour digérer les informations qui sortent de la commission Gomery. «Le Parti conservateur croit qu'il faut entendre d'autres témoignages. Et nous croyons que la population canadienne doit avoir la possibilité d'entendre, de comprendre et d'évaluer ces témoignages. Cela prendra un peu de temps, bien entendu», a lancé Peter MacKay.

Le chef néo-démocrate Jack Layton préférerait qu'il n'y ait pas d'élections avant le dépôt du rapport Gomery, mais il a reconnu hier qu'«il sera peut-être impossible d'attendre jusque-là». «Tout dépendra de la réaction des Canadiens et de ce qu'ils souhaitent voir arriver», a-t-il ajouté.