PRATIQUES MAFIEUSES AU PLC?

Contre-interrogé par l’avocat du PLC, Doug Mitchell, Jean Brault n’a cédé aucun terrain, entre autres lorsqu’il a été question de son usage fréquent de la fausse facturation chez Groupaction. «Je vais vous répondre que je suis parti en affa
Photo: Jacques Nadeau Contre-interrogé par l’avocat du PLC, Doug Mitchell, Jean Brault n’a cédé aucun terrain, entre autres lorsqu’il a été question de son usage fréquent de la fausse facturation chez Groupaction. «Je vais vous répondre que je suis parti en affa

La caisse occulte du Parti libéral du Canada (PLC) existait bel et bien pendant les années Chrétien, et Jean Brault en aura été l'un des donateurs les plus généreux en retournant à la formation politique plus de 1,4 million de dollars sous forme d'argent comptant, de paiement de factures et d'honoraires versés à ses dirigeants et travailleurs d'élections.

Les allégations de corruption les plus crues, relayées par les soupçons de la classe politique et de l'opinion publique, ont été révélées à la lumière du jour grâce au témoignage de Jean Brault, principal bénéficiaire du programme fédéral des commandites avec des contrats de 60,8 millions de dollars obtenus de 1996 à 2002. La recette miracle pour arriver à un tel succès consistait à «porter une bonne écoute à certaines demandes que le parti pouvait nous faire», a résumé Jean Brault.

Le juge John Gomery a levé en quasi-totalité hier l'ordonnance de non-publication du témoignage de M. Brault, permettant ainsi au public de l'apprécier à sa juste valeur. Le publicitaire de 52 ans est loin d'être blanc comme neige, mais, contrairement à Jean Lafleur ou Gilles-André Gosselin, il n'a esquivé presque aucune question. Il ne s'est pas gêné pour impliquer le directeur général du PLC Québec, Benoît Corbeil, et la garde politique rapprochée d'Alfonso Gagliano dans le scandale, si bien que les représentants du public ont fini par applaudir ce filou honnête lorsqu'il entrait dans la salle d'audiences ou faisait bon usage de son sens de la repartie.

Contre-interrogé par l'avocat du PLC, Doug Mitchell, M. Brault n'a cédé aucun terrain, entre autres lorsqu'il a été question de son usage fréquent de la fausse facturation chez Groupaction. «Je vais vous répondre que je suis parti en affaires en 1982, puis, avant d'avoir votre client dans mes pattes, je n'ai jamais fait de fausses factures», a-t-il lancé, suscitant des applaudissements de la part du public.

Encore une fois interrogé par Me Mitchell sur son expérience pour «camoufler les dons politiques», Jean Brault a été forcé de lui donner raison. «Expérience que j'avais acquise grâce au Parti libéral du Canada», a précisé le témoin retors.

Des hommes d'honneur

À la demande de Benoît Corbeil, directeur général du PLC Québec, Jacques Corriveau, un ami intime de Jean Chrétien et imprimeur du parti, Joe Morselli, principal organisateur de campagne d'Alfonso Gagliano, et Alain Renaud, le lobbyiste, M. Brault a inondé le PLC de contributions légitimes et illégitimes totalisant plus de 1,5 million de dollars entre 1996 et 2002.

Au cours de cette période faste, le publicitaire a aussi multiplié par quatre le chiffre d'affaires annuel de Groupaction, grâce aux contrats de commandite, il va sans dire. «Dans mon esprit, c'est clair que n'eût été des investissements sous toutes les formes qu'on a faits au sein du Parti libéral, malgré nos compétences, je pense que la portion de la tarte aurait été très petite», a-t-il dit à propos de ses contrats.

M. Brault attribue une large part de ses services à l'embauche d'Alain Renaud, un lobbyiste issu d'une bonne famille libérale, à qui il a versé des honoraires et bonis de 1,1 million entre 1996 et 2000. «Assez rapidement, j'ai compris que les services de M. Renaud allaient être prêtés à la permanence du Parti libéral du Canada. [...] Je prenais bonne note de ces démonstrations d'appréciation qu'on me faisait d'Alain et j'étais en mesure de dire que Groupaction bénéficiait d'une bonne écoute au niveau du Parti libéral du Canada», a relaté M. Brault.

«Le problème, c'est que l'État et la politique, dans le cas des commandites, ne faisaient qu'un dans beaucoup de cas», a ajouté M. Brault, accordant une faible influence au directeur du programme, Charles Guité, lorsque venait le temps de prendre des décisions. «M. Guité ne pouvait pas nous donner un "go" sur n'importe quel projet tant que cette rencontre au sommet n'avait pas eu lieu», a-t-il dit sans être en mesure de déterminer qui contrôlait le programme.

Les allégations de fraude et de corruption les plus troublantes émanent de la commandite de Polygone/Expour, deux entreprises de Luc Lemay, dont Jacques Corriveau était le principal sous-traitant par l'entremise de sa petite agence de graphisme et d'impression, Pluri-Design.

M. Brault a déclaré sous serment qu'il devait retourner à Jacques Corriveau 10 % du montant de la commission de 12 % qu'il percevait pour gérer ce dossier de visibilité de 42,3 millions de dollars au nom du gouvernement fédéral. Cela signifie que M. Corriveau a fait une ponction de 425 000 $ dans cette commandite sans effectuer le moindre travail apparent. Selon ce qu'en comprend le publicitaire, les sommes devaient être utilisées pour le financement de ce que M. Corriveau appelait «la cause». La facturation de Groupaction fait état de versements de près d'un demi-million de dollars à Pluri-Design entre 1996 et 2000. «On peut résumer: toutes les factures que vous allez voir de Pluri-Design à Groupaction ou à n'importe quelle de ses filiales ou des sociétés liées représentent des services qui n'ont pas été rendus et qui ont été payés», a lancé M. Brault.

L'entente permettant à Pluri-Design de toucher sa part de 10 % a été conclue au terme d'âpres négociations avec Jacques Corriveau, Jean Brault se plaignant d'être sollicité de toute part par les émissaires du PLC, soit Joe Morselli, Benoît Corbeil et Alain Renaud. «Dans nos discussions, j'ai dit: "Écoute, ce n'est pas une banque infinie que j'ai là. On marche avec une marge de profit conforme, puis il faut que je paie mes employés"», a dit M. Brault.

Le PLC s'est également permis d'acheminer des factures directement à Groupaction, entre autres pour la rénovation de locaux, des frais de téléphonie ou l'achat de matériel de bureau. Dans ces trois cas précis, M. Brault a refusé de payer.

Malgré des protestations occasionnelles, Jean Brault accordait toujours une oreille attentive aux demandes du parti car les Corbeil, Corriveau et Morselli lui avaient indiqué que sa générosité ne serait pas oubliée. «On laissait entendre que toute contribution allait être prise en considération et allait d'une manière ou d'une autre être compensée», a-t-il dit.

M. Brault ne peut cependant pas assurer avec certitude que les sommes se sont rendues au parti dans le cas de Polygone/Expour ainsi que dans plusieurs autres cas.

50 000 $ à Jean Charest

À plusieurs reprises, M. Brault a utilisé ses compagnies satellites ou celles de fournisseurs de services moins connus pour faire transiter les paiements de son agence au PLC. Dans un cas précis, l'argent est plutôt allé au Parti libéral du Québec. M. Brault a versé 50 000 $ à la campagne électorale de Jean Charest lors des élections provinciales de 1998. L'argent a transité par le Groupe Everest, propriété de Claude Boulay, qui a facturé Groupaction pour des services fictifs afin de justifier le paiement. M. Brault a agi de la sorte «pour ne pas laisser de traces».

M. Brault a aussi versé 100 000 $ en deux ans au Parti québécois en se servant de 17 de ses employés. Il tenait à entretenir de bonnes relations dans les deux camps politiques, et son intérêt pour le PQ tenait au fait qu'il détenait un important mandat pour représenter la Société des alcools du Québec.

M. Brault demandait rarement un retour d'ascenseur pour son aide au PLC; il récoltait déjà de précieux contrats. Il a cependant fait une exception à cette règle à une occasion. Il a proposé de verser 100 000 $ à Joe Morselli si celui-ci s'avérait en mesure de retarder un appel de candidatures du ministère de la Justice pour le registre national des armes à feu. Les employés de Groupaction voulaient à tout prix terminer ce dossier mais craignaient de le perdre si le gouvernement lançait de nouveaux appels d'offres. «J'ai appelé M. Morselli et [lui] ai dit quelque chose du genre: "Vous m'en demandez beaucoup. Je fais ce que je peux. Vous m'avez dit: "Si je peux t'aider, je vais le faire"." Je l'ai "challengé", si je peux dire.» M. Morselli a exigé le versement des 100 000 $ en argent liquide. «Puis, il a dit: "Ton problème est réglé. Inquiète-toi pas, il n'y aura pas de compétition."»

Un seul paiement a été fait dans cette affaire, les enquêtes de la vérificatrice générale ayant creusé un fossé permanent entre Jean Brault et ses amis du Parti libéral du Canada. Lors de son avant-dernière rencontre avec M. Morselli, il craignait même que la conversation soit enregistrée à son insu. «Ç'a été une rencontre très très correcte. M. Morselli est un homme poli, éduqué, instruit, plutôt, et il m'a conseillé: "Baisse les voiles, fais le mort, prends des vacances, laisse passer la tempête, puis les choses vont se replacer"», a raconté M. Brault. M. Morselli lui a demandé s'il voulait qu'un dénommé Denis fasse des interventions en son nom. «J'ai supposé qu'il faisait référence à M. Coderre, a dit M. Brault. La réponse est venue très vite: "Non merci."»

Lors de son dernier entretien avec M. Morselli, en août 2002, lors d'un souper au restaurant La Samaritaine, celui-ci a exigé le paiement du deuxième versement pour l'affaire du registre des armes à feu. «J'ai dit: "Oublie ça, je n'ai plus de business. Je n'ai plus rien. Ne m'en parle même pas. Ça finit là." C'est moi qui ai pris le bill [du restaurant].»

Pour Jean Brault, ces adieux marquaient la fin d'une profitable et sinueuse relation d'affaires avec le gouvernement et le PLC, la mort de son entreprise et le début d'une nouvelle aventure avec la justice.