Un conte de fées qui tourne au cauchemar

Toujours tiré à quatre épingles, Jean Brault est devenu ces derniers jours la coqueluche des citoyens qui assistent aux audiences.
Photo: Agence Reuters Toujours tiré à quatre épingles, Jean Brault est devenu ces derniers jours la coqueluche des citoyens qui assistent aux audiences.

Jean Brault est né à Longueuil «dans une famille où on travaillait fort mais où les revenus étaient modestes». Sa carrière à titre de publicitaire lui aura permis d'inverser l'équation en travaillant peu pour des gains faramineux.

De 1996 à 2002, Groupaction a touché 60,8 millions de dollars en contrats de commandite, permettant à son fondateur d'empocher plus de 4,5 millions uniquement en revenus et en dividendes. Et c'est sans compter les actifs acquis par l'entreprise au fil des ans, dont un bâtiment historique sur la rue Sherbrooke, à Montréal, un condominium en Floride et une résidence sur la Grande Allée, à Québec.

Les compagnies présidées ou contrôlées par M. Brault forment un organigramme tentaculaire qui comprend notamment Alexsim Managament, une société de portefeuille, une société immobilière ainsi qu'une bonne dizaine d'entreprises. Les enquêteurs de la commission Gomery n'ont pas retrouvé les états financiers de toutes ces sociétés. Le principal actif, Groupaction Marketing, a été vendu en 2002.

L'aventure de Groupaction a commencé sur des bases plus modestes. L'entreprise a été fondée en 1982 par Jean Brault et son épouse, Joane Archambault, dans le sous-sol de leur résidence de Longueuil. «On était conseillers. On était concepteurs. On était comptables et, parfois, on était concierges», se rappelle-t-il.

La petite agence s'est déplacée d'un sous-sol à un autre avant de connaître un succès évident auprès d'entreprises reconnues, dont Trévi, Visa Desjardins, la Société des alcools du Québec, le Fonds de solidarité FTQ, Kellogg, Bombardier, Bell, etc.

En 1993, au lendemain de l'élection des libéraux, Jean Brault ne se souciait guère de diversifier ses clients: il en avait déjà plein les bras. «C'était loin dans mes priorités à ce moment-là de percer à Ottawa. C'est du "wishful thinking". J'avais d'autres chats à fouetter.»

Alain Renaud, issu d'une famille de «bons libéraux», lui a fait remarquer en cette année de changement de régime à Ottawa qu'il n'était «pas normal» que son entreprise n'obtienne aucun contrat de la part du fédéral. Il a proposé ses services de lobbyiste à Jean Brault, qui lui a versé 1,1 million de dollars en honoraires et bonis de 1996 à 2000.

M. Renaud a facilité des rencontres d'affaires entre Jean Brault et l'ex-directeur des opérations au bureau du premier ministre, Jean Carle, ainsi que l'ex-ministre des Travaux publics, Alfonso Gagliano. M. Renaud était si apprécié des libéraux que lorsque M. Brault a voulu le remercier de ses services, il a essuyé les menaces de Tony Mignacca, un collecteur de fonds du ministre Gagliano.

Jean Brault revenait d'une convalescence de plus d'un mois après avoir subi un infarctus et venait d'acquérir Jean Lafleur Communication Marketing, un concurrent qui bénéficiait de lucratifs contrats avec Via Rail. C'est en relatant cet incident que le publicitaire a fondu en larmes lors de son deuxième jour de témoignage. «Je viens de finir un souper avec le boss, le choo-choo man», lui a dit Mignacca, que Renaud a appelé à sa rescousse. «J'en déduisais que c'étaient les membres de la très haute direction de Via Rail», a dit Brault. Mignacca lui a laissé entendre qu'il risquait de perdre ses contrats avec Via Rail s'il ne reprenait pas Alain Renaud sous son aile. «Je n'ai pas aimé le ton. Ça m'a mis, en bon québécois, en maudit», a relaté M. Brault avant de s'effondrer. Après avoir retrouvé ses esprits, il n'a ajouté qu'une précision à cette nébuleuse histoire. «Le ton n'était pas correct, M. le commissaire.»

Quelques mois plus tard, le publicitaire a appris que la rencontre entre Mignacca et la direction de Via n'avait jamais eu lieu. Jean-Marc Bard, chef de cabinet de M. Gagliano, lui a aussi confirmé qu'il était libre de ses choix au sujet d'Alain Renaud après en avoir discuté, bien sûr, avec le ministre des Travaux publics.

Sans scrupules

Homme d'affaires peu scrupuleux mais alerte, Jean Brault a vite compris que tous ses gestes de générosité à l'égard du PLC allaient être récompensés sous forme de contrats.

Les premières indications que tout ne tournait pas rond dans le programme lui sont venues dans le cadre de la commandite du théâtre Corona, en 1998, un dossier que M. Corriveau poussait très fort. Même si le gouvernement n'a pas obtenu la visibilité prévue au contrat en raison d'un problème de délais, le théâtre a reçu sa pleine commandite et Groupaction a touché sa commission comme si rien n'était. Le même scénario s'est reproduit lors d'une analyse du phénomène culturel français à l'extérieur du Québec. Le promoteur n'a pas fourni de bilan, condition sine qua non à l'émission des chèques par les Travaux publics, ce qui n'a pas empêché Groupaction de toucher une commission de 60 000 $.

Jean Brault fermait les yeux. En peu de temps, il est devenu le principal bénéficiaire des commandites en raison de son dévouement aux grands argentiers du Parti libéral, qui arrivaient avec toutes sortes de demandes d'aide financière pour lui.

Le chiffre d'affaires annuel de Groupaction oscillait entre 7 et 17 millions de dollars avant que l'agence ne bénéficie de ses premiers contrats du fédéral. À la faveur du lobbying d'Alain Renaud, Groupaction a accru son chiffre d'affaires au-delà de 30 millions de dollars par an. Au passage, M. Brault a avalé deux de ses concurrents, Jean Lafleur et Gilles-André Gosselin, avant de cesser ses activités, en 2002.

De 1996 à 2002, l'agence a touché des commissions de 5,9 millions de dollars en plus de facturer des honoraires et des coûts de production de 11,2 millions à l'État canadien, très souvent pour un travail modeste, voire inexistant.

Les six accusations de fraude dont M. Brault fait l'objet avec Charles Guité, pour un total de 1,97 million, ont limité de façon considérable les questions qui pouvaient lui être posées.

Des gains faciles

L'éthique douteuse de M. Brault est néanmoins ressortie de façon évidente dans l'étude de quelques dossiers. À titre d'exemple, le ministère des Travaux publics a versé 191 500 $ à Groupaction pour la commandite d'une voiture de course Enduroseries, mais c'est finalement l'agence de publicité, et non le gouvernement du Canada, qui a bénéficié de la visibilité sur le bolide. Des coûts de production de 30 000 $ pour la réalisation et la pose d'autocollants sur la voiture ont été facturés au ministère des Travaux publics alors que le coût réel s'élevait à 2000 $.

Dans le cadre du Grand Prix de Formule 1 du Canada, Groupaction a aussi perçu une commission de 35 296 $ sur une portion de 264 000 $ d'une commandite qui a servi exclusivement à l'acquisition de 690 billets dont la trace n'a d'ailleurs pas été retrouvée.

Dans le dossier Polygone/Expour, M. Brault a versé 10 % de sa commission à Jacques Corriveau, de Pluri-Design, pour une somme de 430 000 $ qui devait servir à ce que M. Corriveau appelait «la cause». En échange, M. Brault reconnaît qu'il a été «très grassement payé pour très peu d'ouvrage». Son travail consistait essentiellement à assurer la visibilité du gouvernement dans des expositions et des salons de plein air organisés un peu partout dans la province. Or les éléments de visibilité étaient convenus d'avance entre Polygone/Expour et le ministère des Travaux publics. Groupaction a perçu des commissions et honoraires de 9,5 millions, la plupart du temps sans visiter les lieux pour s'assurer que le gouvernement en avait pour son argent. Deux événements ont même été annulés, ce qui n'a pas empêché l'agence de percevoir des commissions de 135 000 $. Une commandite résiduelle de 328 000 $ qui aurait dû retourner dans les coffres du fédéral après l'annulation du Salon plein air de Québec n'a jamais été retrouvée.

À l'issue de son témoignage devant la commission Gomery, Jean Brault n'est pas au bout de ses peines, loin de là. Outre les accusations criminelles portées contre lui, dont il devra répondre le 6 juin lors de son procès, il fait face à une poursuite au civil du procureur général du Canada pour 34,7 millions, notamment pour le dossier Polygone/Expour. Le rideau n'est pas définitivement tiré.