Les hommes du scandale

Dans son témoignage devant la commission Gomery, Jean Brault, de la société Groupaction, a expliqué le système occulte au moyen duquel il a versé au Parti libéral du Canada 1,4 million de dollars des quelque 61 millions reçus dans le cadre du programme de commandites. M. Brault a pointé de nombreuses personnes qui gravitaient en périphérie du pouvoir et qu'il lie au scandale. Lobbyiste, organisateur électoral, collecteur de fonds: chacun avait un rôle permettant d'assurer la générosité financière de Groupaction à l'endroit du PLC. Et dans un mouvement de balancier, les mêmes individus veillaient à ce que la firme de communication bénéficie de généraux contrats gouvernementaux. Voici un bref parcours des faits d'armes de chacun d'eux.

- Alain Renaud. Employé de Groupaction, Alain Renaud a été prêté au PLC pour faire du démarchage. Il a été la courroie de transmission entre le gouvernement, le PLC et Groupaction. Devant la commission Gomery, Jean Brault l'a qualifié d'«ouvreur de portes». Des honoraires de 1,1 million de dollars lui ont été versés entre 1996 et 2000.

Devant les turbulences que le témoignage de M. Brault a provoquées à Ottawa, Alain Renaud a tenté mardi dernier de faire dévier les projecteurs vers le Parti québécois. Il a publiquement déclaré que Groupaction avait contribué à la caisse électorale péquiste à hauteur de 50 000 $ deux années de suite pour tenter d'obtenir un important contrat de publicité à la Société des alcools du Québec.

M. Renaud a également joué un rôle dans le financement du Parti libéral du Québec de 1996 à 1999, aux côtés de Joe Morselli.

- Joe (Guiseppe) Morselli. Organisateur d'élections, collecteur de fonds et ami de longue date d'Alfonso Gagliano, Joe Morselli est l'un de ceux qui ont talonné Jean Brault pour renflouer les coffres du Parti libéral du Canada. Selon le témoignage de M. Brault, une somme de 50 000 $ en argent comptant a transité en deux versements par le truchement de Joe Morselli.

M. Morselli a une longue feuille de route dans les couloirs de la politique. Il a toujours été aux côtés d'Alfonso Gagliano, tout comme Tony Mignacca. On retrouve les trois hommes lors des élections scolaires de 1977 à la commission scolaire Jérôme-Le Royer. En 1987, M. Morselli se hisse à la présidence de la même commission scolaire; il y était commissaire depuis 1983. En 1989, alors qu'il est aussi président du Congrès italo-canadien, une bombe placée sous sa voiture explose en son absence. Lors des élections municipales montréalaises de 2001, l'équipe Gagliano-Morselli-Mignacca travaille à l'élection du maire sortant, Pierre Bourque. Dans une cohabitation inhabituelle, le Parti québécois collabore avec le clan.

Joe Morselli est également un militant au Parti libéral du Québec depuis les années 70. Il a siégé à la Commission des finances entre 1995 et 2000. À ce titre, il a participé au financement de la campagne électorale de Jean Charest en 1998. Mais après la défaite libérale, la nouvelle équipe appelée à la rescousse a écarté M. Morselli, dont les agissements soulevaient des doutes.

Homme d'affaires prospère, Joe Morselli est également propriétaire du Buffet Trio, aux Galeries d'Anjou.

- Tony Mignacca. Depuis des décennies, là où se trouve Alfonso Gagliano, Tony Mignacca n'est jamais bien loin. Il est un des éléments du clan actif en politique scolaire, municipale, provinciale et fédérale. Il a dirigé les opérations du bureau de comté de M. Gagliano alors qu'il était député de Saint-Léonard. Plus récemment, il a prêté main-forte à l'organisation politique de Pierre Bourque lors des élections montréalaises de 2001.

Le nom de M. Mignacca est ressorti il y a trois ans alors que M. Gagliano avait été accusé d'avoir fait pression sur la Société immobilière du Canada, dont il était le responsable politique, pour qu'il soit embauché à un salaire annuel de 70 000 $.

Dans le scandale des commandites, il aurait proféré des menaces à peine voilées contre Jean Brault. Après avoir bénéficié du réseau de contacts d'Alain Renaud pendant un certain temps, M. Brault avait décidé qu'il pouvait dorénavant se passer des talents du lobbyiste. Mais c'était compter sans l'intervention de Tony Mignacca, qui lui aurait dit que M. Renaud était précieux et que le fait de l'écarter risquait de faire perdre à M. Brault certains contrats, dont celui, fort lucratif, avec Via Rail. En racontant cet incident devant la commission Gomery, Jean Brault a essuyé des larmes.

- Benoît Corbeil. Directeur général de la section québécoise du Parti libéral du Canada jusqu'en 2001, Benoît Corbeil a fait partie des dirigeants libéraux à talonner Jean Brault pour que celui-ci finance le PLC de toutes les façons possibles. Il est identifié par des adversaires libéraux de la filière Gagliano comme étant la «marionnette» de Joe Morselli et Alfonso Gagliano. À cette époque, le PLC Québec connaissait de sérieux problèmes financiers.

Benoît Corbeil a tâté de la politique municipale. Il a été conseiller municipal à Anjou de 1989 à 1990. Durant cette période, il s'est placé en conflit d'intérêts en procédant à l'embauche de Serge Gosselin, un ami libéral, avec qui il était associé dans une entreprise de consultants, Experts-conseils Corbeil Gosselin. Aux élections montréalaises de 2001, Benoît Corbeil a brigué les suffrages, en vain, avec l'équipe de Pierre Bourque.

Aujourd'hui, M. Corbeil est directeur exécutif et directeur du développement de la Fondation de l'UQAM. À ce titre, il sollicite les entreprises privées pour qu'elles apportent un soutien financier à l'UQAM.

- Serge Gosselin. Militant libéral et ami d'université de Benoît Corbeil, Serge Gosselin est parmi les personnes embauchées par Jean Brault mais qui n'avaient aucune fonction au sein de son entreprise. M. Brault a versé des honoraires de plus de 80 000 $ à Serge Gosselin. L'année suivante, M. Gosselin a publié une biographie d'Alfonso Gagliano chez un éditeur, fermé depuis, qui s'appelait Les Amis d'Alfonso.

Serge Gosselin a toujours été dans l'orbite libérale. Directeur général d'Anjou de 1989 à 1992, il est par la suite devenu conseiller spécial au Bureau du Conseil privé, à Ottawa. Il a également été chef de cabinet de l'ancien maire Pierre Bourque de 1999 à la défaite électorale de 2001. Par la suite, il est passé à Développement économique Canada avant d'atterrir à la Fondation de l'UQAM, tout comme son collègue Benoît Corbeil. M. Gosselin y est actuellement responsable du financement public de la fondation. Il a obtenu ce poste pour son réseau de contacts, a précisé au Devoir Pierre Parent, vice-recteur aux affaires publiques et au développement ainsi que directeur général de la Fondation de l'UQAM. «Je n'ai pas lieu de croire que les révélations devant la commission Gomery peuvent nuire au travail de MM. Gosselin et Corbeil à la fondation. [...] On va aviser s'il y a des doutes sérieux», a ajouté M. Parent.

M. Gosselin est également chargé de cours de science politique à l'UQAM.

- Jacques Corriveau. Ami personnel de l'ex-premier ministre Jean Chrétien, Jacques Corriveau est l'imprimeur du PLC. Jusqu'en 2001, c'est notamment par son entremise que les demandes de soutien financier au Parti libéral ont été transmises à Jean Brault. Par la suite, Joe Morselli a rempli ce rôle. «Il [Jacques Corriveau] avait à plusieurs reprises indiqué que lorsqu'il m'adressait des demandes sous différentes formes, il me les adressait non pas pour son bénéfice personnel mais pour le bénéfice du parti pour lequel il militait, en l'occurrence le Parti libéral du Canada», a témoigné Jean Brault.

Dans le dossier de commandite mené par Polygone/Expour (43 millions), M. Brault a affirmé que Jacques Corriveau a prélevé au passage une commission de 10 % sur celle que touchait Groupaction dans ce dossier. M. Corriveau aurait donc empoché environ 430 000 $.

- John Welch. Militant libéral de longue date, John Welch a fait son entrée à Groupaction à la demande expresse de Jacques Corriveau et de Benoît Corbeil. Il a reçu un salaire annuel de 97 000 $. «On lui a trouvé un petit bureau dans un coin assez isolé, et il était libre de son temps. Il n'avait pas de comptes à rendre. [...] Il était très actif au téléphone, et on doit comprendre qu'il faisait du travail d'une forme ou d'une autre pour le parti. [...] M. Welch était un proche de Denis Paradis», a raconté Jean Brault devant la commission Gomery.

John Welch est chef de cabinet de la ministre du Patrimoine canadien, Liza Frulla. Hier, il a demandé à être suspendu de ses fonctions le temps de défendre sa réputation. Son salaire est maintenu.