Le financement du sport d’élite dans le collimateur de la ministre

La ministre des Sports, Pascale St-Onge
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La ministre des Sports, Pascale St-Onge

Le fédéral ne versera plus un cent aux organisations sportives nationales qui ne se sont pas engagées d’ici le printemps à interdire les commentaires sur le poids des athlètes ou leur retour au jeu forcé après une commotion cérébrale, promet la ministre Pascale St-Onge.

« Il y a beaucoup de belles histoires dans le sport d’élite au Canada, mais on a besoin d’un repositionnement de valeurs », soutient la politicienne québécoise, en entrevue avec Le Devoir dans un café du centre-ville de Montréal. Ce changement promis de « valeurs » est associé à des dates butoirs en 2023.

D’abord, le gouvernement fédéral promet de revoir complètement en mars la façon dont il finance le sport d’élite. L’objectif ? Que « le développement et la sécurité » des athlètes deviennent aussi importants que leurs performances. « Sinon plus », ajoute la ministre Pascale St-Onge.

« Comme pays, comme citoyen, comme athlète, on accorde beaucoup d’importance à la performance, aux médailles. Et notre système de financement est basé aussi là-dessus : on récompense, on donne plus d’argent à des organisations qui ont de belles promesses de médailles et de succès à l’international. »

Un code de conduite obligatoire

Ensuite, la ministre se dit « absolument » prête à couper le financement des organisations sportives d’élite qui n’auront pas accepté, en date du 1er avril 2023, de souscrire à un tout nouveau code de conduite sous l’autorité du Bureau du Commissaire à l’intégrité dans le sport (BCIS). Après la signature d’une entente, les organisations auront toutefois le droit à un peu de temps pour se conformer aux nouvelles règles.

Seulement 36 d’entre elles s’y sont engagées à ce jour, à l’instar de Patinage Canada, qui s’est joint au programme fédéral le 31 décembre 2022. Il ne s’agit toutefois que d’une minorité des quelque 90 organisations nationales visées.

C’est sûr que quand on voit des histoires comme celle de Hockey Canada, où ça a pris six mois au conseil d’administration pour démissionner, c’était frustrant de ne pas pouvoir intervenir pour congédier tout le monde.

 

Le Code de conduite universel pour prévenir et contrer la maltraitance dans le sport interdit formellement toutes sortes de comportements, comme prescrire aux athlètes des régimes alimentaires trop restrictifs, commenter leur poids ou les encourager à retourner au jeu trop rapidement après une blessure, comme une commotion cérébrale.

On y balise aussi, dans le détail, les relations sexuelles ou amoureuses en cas de déséquilibre de pouvoir, comme entre entraîneurs et athlètes. Le signalement des comportements interdits devient obligatoire pour les adultes oeuvrant dans le sport. Le tout est associé à de lourdes sanctions.

Elle-même ex-athlète, ayant plus jeune fait de la compétition de natation durant 11 ans et joué au volleyball collégial et universitaire, la ministre dit avoir vu un parallèle entre le monde du sport et ce qu’elle voyait dans le monde des communications lorsqu’elle dirigeait la Fédération nationale des communications (FNC-CSN). Des cas d’abus surviennent en cas de déséquilibre des pouvoirs, dit-elle, comme entre des artistes et des producteurs ou entre des athlètes et des entraîneurs.

L’après-Hockey Canada

Pascale St-Onge s’est vu confier par le premier ministre Justin Trudeau le portefeuille des Sports, après son entrée en politique en 2021. Lors des dernières élections, l’ex-syndicaliste spécialiste du monde des communications a été élue avec à peine 197 voix d’avance sur sa rivale du Bloc québécois dans sa circonscription de Brome-Missisquoi.

Puis, tout juste nommée, elle vit en 2022 l’affaire Hockey Canada. Un « point tournant », dit la ministre. « Les histoires de viols collectifs [allégués commis par des joueurs de l’équipe nationale junior], ça a été tellement choquant, c’est tellement horrible, que personne, moi y compris, ne peut rester indifférent à ces histoires-là. »

Si cela avait été en son pouvoir, la ministre aurait viré tout le conseil d’administration. Pour le meilleur et pour le pire, le gouvernement fédéral n’a dans les faits que très peu de pouvoir sur le monde du sport, constitué essentiellement d’organisations indépendantes, explique-t-elle.

« C’est sûr que quand on voit des histoires comme celle de Hockey Canada, où ça a pris six mois au conseil d’administration pour démissionner, c’était frustrant de ne pas pouvoir intervenir pour congédier tout le monde. »

Cette indépendance des fédérations sportives limite dans une certaine mesure ce que peut faire Ottawa. Des groupes de victimes demandent par exemple une enquête nationale sur les abus dans les sports. « La ministre pousse le BCIS comme si c’est le seul remède », critique par exemple l’ex-gymnaste canadienne Kim Shore.

La militante pour le droit des victimes croit qu’Ottawa devrait se détourner complètement du financement public lié aux performances sportives, afin que cesse la culture d’impunité envers les entraîneurs qui connaissent des succès.

Hausse des plaintes en vue

Pascale St-Onge ne condamne pas le fonctionnement du système canadien pour autant. « Les organisations sportives appartiennent avant tout à ceux qui pratiquent le sport. Moi, je pense que ça doit rester comme ça. Mais nous, au gouvernement, on est capables de resserrer les exigences pour l’obtention de financement public. Pour bien des organisations, c’est l’essentiel de leurs revenus. »

Le dernier rapport trimestriel du BCIS fait état de 24 plaintes ou signalements visant le monde sportif reçus entre le 20 septembre et le 31 décembre dernier. Or, les deux tiers de ces plaintes (16 sur 24) n’ont pas été jugées recevables pour diverses raisons. Certaines visaient un organisme non signataire ou étaient plutôt dans le giron du sport amateur régi par le palier provincial, par exemple.

La ministre compte insister auprès des provinces lors de leur prochaine rencontre, en février, pour qu’elles adoptent leur propre code de conduite, comme le Québec avec Sport’Aide, ou qu’elles intègrent le mécanisme de plaintes fédéral.

« Je m’attends à ce qu’il y ait beaucoup plus de plaintes à la commissaire [Sarah-Ève Pelletier] », indique la ministre St-Onge, à la lecture des statistiques. À mesure que les fédérations s’y joignent en 2023, plus de signalements anonymes pourront être traités.

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