L’absence de français à la Commission Rouleau, en données

Justin Trudeau, le politicien qui a le plus parlé français, a utilisé l’anglais lors de 96 % de son témoignage.
Justin Tang La Presse canadienne Justin Trudeau, le politicien qui a le plus parlé français, a utilisé l’anglais lors de 96 % de son témoignage.

Le français raisonnait fort entre les poids lourds du Convoi de la liberté qui paralysaient l’hiver dernier le centre-ville d’Ottawa, mais très peu lors de l’enquête publique qui a suivi. Cette omniprésence de l’anglais pourrait nuire à la compréhension de cette manifestation unique, avertissent des experts.

« Le plus grand nombre de participants et de véhicules venaient de notre frontière avec le Québec », a témoigné en anglais l’ex-chef de la police d’Ottawa, Peter Sloly. Un organisateur du Convoi, Benjamin Dichter, avait le même souvenir : « J’ai vu des milliers de gens traverser depuis le Québec […] avec des drapeaux canadiens aux côtés de la Fleur de lys. »

Pourtant, la Commission sur l’état d’urgence n’a entendu que la langue de Shakespeare de la bouche de 70 des 76 témoins entendus entre le 13 octobre et le 25 novembre. Des données compilées par Le Devoir montrent que le premier ministre Justin Trudeau, le politicien qui a le plus parlé français, a tout de même utilisé l’anglais lors de 96 % de son témoignage.

« Il y a peut-être des aspects qui vont leur échapper », croit Stéphanie Chouinard, professeure adjointe au Collège militaire royal de Kingston. Par exemple, les motivations des nombreux manifestants québécois qui n’étaient pas affiliés au seul manifestant francophone entendu.

« Ça laisse de côté certains éléments de la manifestation. Mais des éléments pertinents, pas nécessairement », nuance João Velloso, professeur de droit à l’Université d’Ottawa. Selon lui, les slogans francophones s’expliquaient par la grande proximité du lieu de l’occupation avec le Québec — à peine quelques minutes à pied — mais il note que les Québécois étaient marginalisés parmi les organisateurs de l’événement.

6 témoins sur 76 ont parlé français

 

Seulement 6 témoins sur les 76 invités à expliquer le Convoi de la liberté ont prononcé plus d’une phrase en français. Ce, même si le juge franco-ontarien Paul Rouleau les a invités à s’exprimer en français ou en anglais lors de son discours d’ouverture bilingue.

Parmi ceux qui ont utilisé exclusivement l’anglais se trouvent des représentants d’Ottawa, d’ailleurs en Ontario, de l’Alberta ou du fédéral qui ne parlent pas français. D’autres étaient pourtant francophones ou maîtrisaient cette langue. Un panel constitué de trois responsables du renseignement canadien, tous francophones, s’est par exemple déroulé entièrement en anglais.

« Plus largement, c’est symptomatique de ce qui se passe dans la fonction publique, explique la professeure Stéphanie Chouinard. Dès qu’on se présente devant une personne anglophone, on passe à l’anglais. »

Seul le manifestant Steeve Charland n’a témoigné qu’en français. La sous-greffière du Bureau du Conseil privé, Nathalie Drouin, a fait quelques interventions dans sa langue, comme l’ex-conseiller municipal d’Ottawa Mathieu Fleury, lors d’un échange tendu avec l’avocat des organisateurs du Convoi.

Les procédures étaient accessibles au public dans les deux langues officielles, grâce à un service d’interprétation. Les documents gouvernementaux et autres preuves, comme les textos entre ministres, étaient essentiellement rédigés en anglais.

Ministre qu’en anglais


 

Le témoignage du premier ministre Justin Trudeau a totalisé quelque 1629 mots français (le calcul inclut les questions et les réponses). Cela représente environ 3,9 % des 41 000 mots entendus. Seuls deux autres membres de son cabinet, soit Dominic Leblanc et Anita Anand ont prononcé plus d’une phrase en français devant le juge Rouleau.

« Je vais peut-être aller prendre un cigare avec mon collègue Mendicino », a blagué le ministre Dominic LeBlanc, à la toute fin de sa comparution. Cet extrait fait partie des 700 mots prononcés en français  (2,75 % de son témoignage). La ministre de la Défense Anita Anand, bien qu’anglophone, a répondu en français à quelques-unes des questions, toutes en anglais, des procureurs (1,87 % du témoignage).

La ministre des Finances Chrystia Freeland n’a pas utilisé cette langue, qu’elle maîtrise pourtant. Pas plus que le ministre de la Justice, le Québécois David Lametti, ou son collègue à la Sécurité publique, Marco Mendicino. Les ministres Omar Alghabra et Bill Blair, pour leur part, ne parlent pas français.

19 questions sur la commission

 

Le peu de français entendu à la commission Rouleau contraste avec la prédominance du français dans les questions posées au gouvernement à ce sujet de la part de l’opposition à la Chambre des communes.

Le Bloc québécois a abordé ce sujet à 15 reprises durant les cinq semaines d’audiences publiques, contre trois fois pour les conservateurs et une fois pour le NPD. Au total, les 19 questions représentent moins de 2 % des 1031 posées durant cette période.

« Si les membres du Bloc québécois posent ces questions en Chambre, c’est que c’est clairement un enjeu qui touche les francophones, alors que la commission est dominée par l’anglais », commente Anne Lévesque, professeure adjointe de droit à l’Université d’Ottawa.

« Les conservateurs ont tout intérêt à ne pas emmener la commission Rouleau sous les projecteurs, parce que le chef Pierre Poilievre s’est affiché comme sympathisant [du Convoi] », analyse pour sa part Stéphanie Chouinard.

Un sondage de la firme Abacus Data montre qu’une majorité de Canadiens sont déjà en accord avec la décision du gouvernement Trudeau d’invoquer la Loi sur les mesures d’urgence pour mettre fin aux manifestations du Convoi de la liberté en février.

Avec Laurianne Croteau, Marie Vastel et Denise Ledoux

À voir en vidéo