Groupaction a largement profité du programme de commandites - Jean Brault a utilisé un prête-nom pour financer le PLC

Bernard Thiboutot, un ancien de Groupaction, a éclairé la commission Gomery sur les méthodes peu orthodoxes que son ancien patron employait pour financer les libéraux de Jean Chrétien.
Photo: Jacques Nadeau Bernard Thiboutot, un ancien de Groupaction, a éclairé la commission Gomery sur les méthodes peu orthodoxes que son ancien patron employait pour financer les libéraux de Jean Chrétien.

Jean Brault, qui a profité de contrats de commandite d'une valeur de 75 millions de dollars, a financé ses amis du Parti libéral du Canada (PLC) par tous les canaux possibles tout en dissimulant des contributions politiques et des dons à des particuliers — dont un don de 9200 $ à un adjoint du ministre Alfonso Gagliano — grâce à la complicité d'un de ses fournisseurs, Commando Communication Marketing.

Après trois semaines de travaux à Montréal, la commission Gomery se rapproche dangereusement de cette présumée caisse occulte que les libéraux de Jean Chrétien auraient constituée avec l'argent des commandites en recourant aux agences de publicité participant au programme.

Bernard Thiboutot, un ancien employé de Groupaction, a expliqué hier que le président de l'agence, Jean Brault, lui avait versé 70 000 $ (taxes exclues) pour qu'il fasse deux contributions au PLC (20 000 $) ainsi qu'un don à Denis Coderre (2000 $) et pour qu'il paie cinq personnes pour des services de nature inconnue (44 360 $). Il est impossible pour le moment de savoir où sont passés les 3640 $ manquants.

La trajectoire suivie par l'argent est toute simple. M. Thiboutot a versé des contributions de 20 000 $ au PLC de la part de Jean Brault, en 2000, en émettant les chèques au nom de sa propre compagnie, Commando Communication Marketing, et en son nom personnel. Dans une autre série de transactions similaires faites la même année, Commando a émis des chèques de 11 556 $ à Consultations Jacques Roy, de 9202 $ à Michel Monette et à Franco Iacono, de 8000 $ à Louis Pichette et de 6400 $ à Guy Bisson.

Par le biais de la compagnie Splash, Jean Brault a acquitté au préalable une facture de 50 000 $ de Commando pour des honoraires, études de marché, sondages, entrevues, etc. Au nom de Groupaction, M. Brault a aussi payé deux autres factures de 20 000 $, encore pour des honoraires fictifs de Commando, afin de couvrir les contributions au PLC.

Les enquêteurs de la commission Gomery se retrouvent donc à une facture près d'établir la preuve que l'argent des commandites est retourné au PLC pour le financement des activités partisanes, selon un modus operandi qui ne laissait rien au hasard. Si jamais Groupaction a refilé au ministère des Travaux publics la note de 70 000 $ pour les services de Commando dans le cadre du programme de commandites, la commission d'enquête pourra être en mesure de faire la démonstration que le parti s'est enrichi grâce à un système de financement occulte. Pour l'heure, il est impossible de le savoir. Les documents internes liés à Groupaction ne seront pas déposés en preuve avant le témoignage de Jean Brault, en principe le 30 mars.

Des militants libéraux

Les enquêteurs de la commission Gomery viennent tout juste de découvrir le petit manège de Jean Brault et ignorent pour le moment le rôle joué par les cinq bénéficiaires des 44 360 $, à l'exception de Franco Iacono. Celui-ci a été l'adjoint spécial d'Alfonso Gagliano de juin à septembre 1997, c'est-à-dire pendant la campagne électorale de cette année-là. M. Gagliano agissait comme organisateur politique en chef des libéraux au Québec; il a été propulsé au ministère des Travaux publics à la faveur du triomphe des troupes de Jean Chrétien. M. Iacono a aussi travaillé au cabinet de l'ex-ministre John Manley. Au printemps 2002, il a tenté de succéder à Alfonso Gagliano en briguant l'investiture libérale dans la circonscription de Saint-Léonard-Saint-Michel.

Bien que l'identité des quatre autres personnes, qui portent des noms familiers, ne soit pas encore établie, des recherches permettent de dégager certaines hypothèses quant à leur appartenance à la grande famille libérale. Il existe en effet un Michel Monette qui fut adjoint politique de Daniel Johnson entre 1989 et 1991, à l'époque où M. Johnson était chef de l'opposition officielle à l'Assemblée nationale. Ce Michel Monette et un autre ex-adjoint de M. Johnson, Sylvain Patry, avaient reçu 400 000 $ malgré l'avis défavorable des fonctionnaires, à la veille du déclenchement des élections de 1995, pour organiser des célébrations en vue de l'an 2000.

Il existe aussi un Guy Bisson, partisan de Paul Martin, qui a arraché le poste de président de la commission des aînés du PLC en 2002, alors que faisait rage l'affrontement entre M. Martin et le premier ministre Jean Chrétien.

Il existe un Jacques Roy, qui fut à l'emploi du président du Conseil du trésor, Marcel Massé, lors du deuxième mandat des libéraux, en 1998. Une enquête de la GRC menée sur Pierre Corbeil, un collecteur de fonds de l'aile québécoise du PLC, a démontré que M. Roy fournissait à M. Corbeil des listes d'entreprises ayant demandé des subventions au Fonds transitoire de création d'emplois, qui relevait de M. Massé. M. Corbeil a reconnu sa culpabilité à quatre accusations de trafic d'influence à la suite de cette affaire.

Il existe enfin un Louis Pichette qui militait au sein des jeunes libéraux du Québec en 1994. Au risque de le répéter, rien ne prouve pour l'instant que ces quatre personnes sont les mêmes qui ont touché de l'argent de Jean Brault. La commission Gomery, dont les travaux réguliers reprendront mardi, devrait élucider toute cette histoire.

Lundi, la commission doit entendre trois requêtes présentées par les avocats des publicitaires Jean Brault et Paul Coffin ainsi que de l'ex-directeur du programme de commandites, Charles Guité, qui doivent tous trois subir des procès pour fraude dès le printemps. M. Brault exigera une ordonnance de non-publication sur son témoignage tandis que MM. Coffin et Guité demanderont en priorité le huis clos ou, à défaut, le report de leur témoignage ou une ordonnance de non-publication. Gilles-André Gosselin, incapable de poursuivre les audiences cette semaine en raison de problèmes de santé, devrait compléter son témoignage par la suite, soit le mardi suivant le congé de Pâques.