Près de 2,3 milliards d’Ottawa dans l’Indo-Pacifique

De gauche à droite : la ministre du Commerce international, Mary Ng, le ministre du Développement international, Harjit S. Sajjan, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, ainsi que le ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino, dimanche, à Vancouver.
Darryl Dyck La Presse canadienne De gauche à droite : la ministre du Commerce international, Mary Ng, le ministre du Développement international, Harjit S. Sajjan, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, ainsi que le ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino, dimanche, à Vancouver.

Le gouvernement fédéral a dévoilé dimanche la très attendue stratégie du Canada pour l’Indo-Pacifique, qui prévoit un investissement de près de 2,3 milliards de dollars dans la région sur les cinq prochaines années. Le principe central du plan consiste à « agir dans l’intérêt du Canada, tout en défendant nos valeurs », a annoncé d’emblée la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly.

Autrement dit, le Canada prend ses distances avec l’empire du Milieu. La Chine est « une puissance mondiale de plus en plus disruptive », qui « cherche activement à réinterpréter ces règles pour en tirer un plus grand avantage », peut-on lire dans le plan stratégique d’une trentaine de pages.

Bien que la puissance soit « indissociable » de la stratégie indo-pacifique plus large, selon le gouvernement Trudeau, celle-ci exprime de prime abord cette volonté du Canada de diversifier ses relations avec d’autres acteurs de la région, comme l’Inde, l’Indonésie, le Japon et la Corée du Sud.

La feuille de route s’articule autour de cinq principaux objectifs : la paix, la résilience de la chaîne d’approvisionnement, les droits de la personne et des femmes, les changements climatiques et l’accroissement de la présence du Canada dans le monde. Ils ont été présentés par la ministre Joly, accompagnée de la ministre du Commerce international, Mary Ng, du ministre du Développement international, Harjit S. Sajjan, et du ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino.

Une réorientation politique

« Cette volonté de diversifier nos relations avec cette région négligée du monde, pour compenser le pouvoir agressif de la Chine depuis quelques années, est une réorientation de [la politique canadienne] », explique en entrevue l’ancien journaliste Jean-François Lépine, qui a été représentant du Québec à Pékin.

Le Canada souhaite d’abord accroître sa présence militaire, notamment navale, dans la région indo-pacifique avec un investissement de 492,9 millions de dollars. Une autre enveloppe de 47,3 millions de dollars sera destinée au lancement d’une nouvelle initiative permettant de renforcer les capacités relatives à la cybersécurité de certains partenaires régionaux.

Cette volonté de diversifier nos relations avec cette région négligée du monde, pour compenser le pouvoir agressif de la Chine depuis quelques années,est une réorientation de [la politique canadienne].

Toutefois, bien que la Chine soit devenue depuis quelques années « un pouvoir perturbateur » à l’échelle mondiale, ajoute M. Lépine, « il faut apprendre à avoir des relations où on est capables d’être critiques face à [elle], tout en continuant à travailler avec les Chinois sur des dossiers d’intérêts communs ».

Le Canada coopérera en ce sens avec la puissance mondiale « pour trouver des solutions aux problèmes mondiaux tels que les changements climatiques, la perte de biodiversité, la santé mondiale et la prolifération nucléaire », selon le plan stratégique.

« Enfin c’est fait »

Le politologue Dominique Caouette, affilié au Centre d’études asiatiques de l’Université de Montréal, salue au passage la « lecture exhaustive et compréhensive » que fait le gouvernement de cette région, qui englobe 6 des 13 principaux partenaires commerciaux du Canada.

Afin d’accroître les échanges commerciaux et les investissements, le Canada investira justement 240,6 millions de dollars qui serviront notamment à la création de la Porte commerciale canadienne en Asie du Sud-Est et au premier bureau agricole du Canada dans la région.

Le Canada investira également dans le renforcement des liens entre les Canadiens et les peuples de l’Indo-Pacifique, dont les diasporas sont très présentes au pays, précise M. Caouette. Une somme de 74,6 millions visera à consolider la capacité de traitement des visas du Canada au sein du réseau centralisé canadien, ainsi qu’à New Delhi, à Chandigarh, à Islamabad et à Manille. Une autre enveloppe de 143,3 millions de dollars sera allouée au renforcement de la présence diplomatique canadienne.

À la liste des nombreux investissements auxquels le gouvernement fédéral s’est engagé dimanche s’ajoutent 750 millions de dollars afin de renforcer le développement d’infrastructures durables. Cette initiative, selon M. Caouette, vient d’une intention de contrebalancer le poids de la Chine avec sa fameuse initiative « nouvelle route de la soie » un vaste plan Marshall chinois pour intensifier ses liens avec les pays de la région indo-pacifique en les aidant à investir dans leurs infrastructures.

Tant pour le Canada que pour ses partenaires, on veut « se donner des alternatives face à la Chine pour être moins dépendants », renchérit M. Lépine.

M. Lépine comme M. Caouette tiennent toutefois à rappeler que la stratégie indo-pacifique n’a rien de surprenant. « C’est toujours ce que je reproche au gouvernement Trudeau : on suit. On suit les Américains qui ont fait cette démarche de réflexion bien avant nous et au nom des mêmes raisons. »

Les deux experts sont à tout le moins unanimes : « enfin c’est fait ».

« On se souviendra d’aujourd’hui comme le réengagement du Canada dans la région indo-pacifique », conclut M. Caouette.

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