La crise du Convoi de la liberté décrédibilisait le Canada à l’étranger, selon Freeland

Selon la ministre Chrystia Freeland, le Canada souffre d’un manque chronique d’investissements étrangers, et les blocages du Convoi de la liberté de l’hiver dernier mettaient en péril la sécurité économique du pays.
Sean Kilpatrick La Presse canadienne Selon la ministre Chrystia Freeland, le Canada souffre d’un manque chronique d’investissements étrangers, et les blocages du Convoi de la liberté de l’hiver dernier mettaient en péril la sécurité économique du pays.

La ministre des Finances du Canada, Chrystia Freeland, a perçu une menace à la sécurité nationale dans les propos rapportés d’investisseurs américains qui qualifiaient le pays de « blague » et de « république de bananes » lors de la crise du Convoi de la liberté.

« J’avais à ce moment un devoir envers les Canadiens, de me lever pour eux », a dit la vice-première ministre jeudi devant la Commission sur l’état d’urgence.

La voix étranglée par l’émotion, elle a dû faire une petite pause et boire une gorgée d’eau lors de sa comparution devant le juge Paul Rouleau. Elle était en train d’expliquer que le Canada souffre d’un manque chronique d’investissements étrangers, et que les blocages du Convoi de la liberté aux frontières devenaient un argument pour les protectionnistes américains.

Le tout mettait en péril la sécurité économique du pays, selon elle.

 

Le compte rendu d’une réunion avec des représentants de grandes banques tenue le 13 février dernier montre que des commentaires peu flatteurs d’investisseurs sont parvenus aux oreilles de Mme Freeland. « Je viens juste de passer du temps aux États-Unis la semaine dernière et on nous appelait une “blague” par des gens. Un investisseur m’a dit : “Je ne veux pas investir un autre cent dans votre république de bananes” », a rapporté le dirigeant d’une institution financière qui n’a pas été identifié.

Le lendemain, le fédéral invoquait les mesures d’urgence pour déloger les opposants aux mesures sanitaires contre la COVID-19 qui perturbaient la capitale fédérale et différents postes frontaliers avec les États-Unis. La commission Rouleau doit déterminer si cette décision était justifiée.

Des responsables gouvernementaux avaient déjà exprimé que le mouvement suscitait des craintes pour la réputation du Canada, en particulier auprès des investisseurs américains. La ministre fédérale des Finances a ajouté que des emplois dans différentes industries, dont celle de l’aluminium du Québec, étaient ainsi à risque.

Les comptes gérés par la GRC

Contrairement à ce qu’ont indiqué des responsables du ministère des Finances, c’était bel et bien la Gendarmerie royale du Canada (GRC) qui décidait du sort des comptes bancaires gelés par la Loi sur les mesures d’urgence.

Les grands banquiers ne voulaient surtout pas de ce pouvoir, ont-ils fait savoir à Mme Freeland.

« Nous prenons nos instructions de la GRC. On ne peut perdre du temps à développer un processus », a dit à la ministre un représentant d’une institution financière dont le nom est caviardé dans le compte rendu d’un appel du 21 février, quelques jours avant la fin de l’application des pouvoirs d’urgence. Un autre commentaire renchérir : « C’est vraiment important que la GRC est celle qui dirige le processus. Ils doivent être les juges, pas les banques. »

Je viens juste de passer du temps aux États-Unis la semaine dernière et on nous appelait une « blague » par des gens. Un investisseur m'a dit : « Je ne veux pas investir un autre cent dans votre république de bananes. »

 

Après l’invocation de cette loi, le 14 février, 280 comptes bancaires liés à des manifestants avaient été gelés.

Questionnés sur ce sujet précis la semaine dernière, de hauts fonctionnaires du ministère des Finances avaient indiqué que les institutions financières usaient de leur « discrétion » et, selon la loi, devaient elles-mêmes déterminer si leurs clients étaient impliqués dans des activités illégales. La preuve a toutefois montré que la GRC leur fournissait des formulaires indiquant les noms des personnes suspectées.

Question de sécurité nationale ?

Questionnée à savoir si des grèves et d’autres blocages économiques liés à des mouvements de protestation dans le monde étaient également illégitimes à ses yeux, la vice-première ministre a répondu que le Canada se distinguait puisque le pays est une démocratie.

Les mesures sanitaires, rappelle-t-elle, avaient été expressément promises durant la campagne électorale de 2021. « Il y a de grandes différences entre des actions de résistances populaires — ou même des révolutions contre des régimes totalitaires — et des manifestations en démocratie. »

Elle a répété que le problème était que « le commerce était stoppé », et a évoqué que les manifestants du Convoi auraient tout aussi bien pu faire savoir leur point de vue en se limitant à occuper un parc.

Chrystia Freeland n’a pas voulu dire jeudi si cette menace économique cadre avec la description de la « menace à la sécurité du Canada » incluse dans la loi, dont la définition réfère à « l’usage de la violence grave ou de menaces de violence ». Elle s’est contentée de répéter que le gouvernement avait l’autorité légale de l’invoquer.

Des employés du premier ministre Justin Trudeau, dont sa cheffe de cabinet Katie Telford, ont refusé de confirmer, jeudi, l’existence d’un avis juridique dont les conclusions contrediraient l’évaluation qu’ont faite les services de renseignement de cette « menace ». Ce document, central à la question de la légalité des mesures d’urgence, ne sera donc pas révélé avant le témoignage très attendu du premier ministre Justin Trudeau vendredi.

Trudeau promet de témoigner en français devant la commission Rouleau

En réponse aux critiques sur l’absence de français à la Commission d’enquête sur l’état d’urgence, Justin Trudeau promet de s’efforcer de s’exprimer dans la langue de Molière lors de son témoignage. « Je trouve qu’il est dommage qu’il n’y ait pas eu assez de français pendant la commission », a consenti le premier ministre fédéral à son arrivée aux Communes jeudi. « Évidemment, je vais essayer de l’utiliser autant que possible pour que tout le monde puisse me comprendre dans les deux langues officielles. »

Depuis six semaines, seule une poignée de témoins se sont exprimés en français devant la commission Rouleau.

Dans ce petit lot, on compte deux des sept ministres fédéraux qui ont comparu cette semaine. On n’a par contre entendu qu’une vingtaine de phrases dans la langue de Molière sur plus de 22 heures de témoignage de membres du cabinet. La ministre de la Défense, Anita Anand, en a prononcé cinq, tandis que le ministre des Affaires intergouvernementales, l’Acadien Dominic LeBlanc, en a prononcé 15.

Lundi, un trio de dirigeants du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS), tous francophones, s’était aussi exprimé exclusivement en anglais.

Marie Vastel


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