Les volte-face de façade de François Legault

Justin Trudeau et François Legault, lors de leur tête à tête, en Tunisie
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Justin Trudeau et François Legault, lors de leur tête à tête, en Tunisie

Chaque semaine, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

François Legault en a étonné plusieurs à Ottawa, dimanche, en semblant soudainement accepter l’une des conditions du fédéral au financement de la santé. Quelques semaines plus tôt, il semblait ouvrir la porte à une autre volte-face en suggérant que son gouvernement pourrait accueillir davantage d’immigrants, après avoir répété en campagne électorale que ce serait inconcevable. Voilà deux changements de cap qui font espérer au gouvernement Trudeau une « nouvelle ère » de collaboration. Mais qui pourraient en fait ne traduire que de simples ajustements de façade, sans que le gouvernement du Québec ne renonce pour autant à ses autres demandes plus litigieuses.

L’appel à la collaboration est sur toutes les lèvres, à Ottawa comme à Québec, depuis l’assermentation du nouveau cabinet de François Legault. Les ministres ont échangé avec leurs homologues. Les discussions sont « encourageantes » et « positives », insiste-t-on. Le tête-à-tête entre Justin Trudeau et François Legault, en Tunisie, dimanche, s’est également très bien passé, dit-on.

Les changements de ton du premier ministre caquiste sur les deux gros dossiers d’achoppement entre Québec et Ottawa que sont la santé et l’immigration sont ainsi venus conforter cette impression de renouveau dans la relation. Or, bien que le gouvernement Legault ne martèle plus publiquement toutes ses demandes jugées irrecevables par Ottawa, on assure en coulisse qu’elles n’ont pas été oubliées. La Coalition avenir Québec souhaite simplement délaisser quelque peu les querelles pour l’instant, dans l’espoir de soutirer des avancées, étape par étape.

Une concession facile en santé

Le gouvernement de Justin Trudeau n’a pourtant pas tort de s’être montré « optimiste » à la suite du virage de François Legault, jugé « majeur » en matière de santé. Alors que le ministre québécois Christian Dubé raillait, il y a dix jours, que son gouvernement n’est « pas redevable envers le fédéral » et que si Ottawa veut voir ses données dans le domaine, il n’a qu’à consulter le « tableau de bord public qui est disponible », M. Legault tenait un tout autre discours cette semaine. « On est prêts à partager ces données-là avec le gouvernement fédéral », affirmait-il maintenant tout bonnement.

Les stratèges fédéraux n’ont pas jugé banal ce commentaire. Ils y ont plutôt vu une toute première porte ouverte à la discussion dans ces laborieuses négociations. Ottawa promet plus d’argent pour le transfert en santé (sans dire combien), mais vise aussi des ententes sectorielles sur cinq objectifs (que Québec qualifie de conditions), et ce partage de données en fait partie. « C’est notre premier pas dans le cadre de porte, qui peut ensuite nous permettre de poursuivre la conversation sur d’autres priorités », espère une source fédérale.

Le gouvernement Trudeau est persuadé d’avoir le gros bout du bâton dans ce dossier. Après deux ans de pandémie et les contrecoups ressentis dans les hôpitaux, les Québécois et les Canadiens n’ont que faire de débats monétaires et de champs de compétence, leur disent leurs sondages internes.

Nonobstant, à Québec, on ne voit pas le partage de données comme l’acceptation d’une condition d’Ottawa. Les données étaient répertoriées de toute façon et leur partage se fera tel quel, sans que le fédéral puisse y modifier quoi que ce soit. Quant aux autres objectifs fixés par le fédéral, le gouvernement de François Legault ne veut toujours rien savoir. Québec réclame, comme les autres provinces, une hausse du transfert canadien en santé sans condition. Et ce front commun demeure, insiste-t-on. Certaines provinces, plus pressées d’obtenir des milliards de dollars, pourraient toutefois finir par céder comme cela s’est vu dans le passé.

Des doléances en immigration

Du côté de l’immigration, la porte ouverte par François Legault à l’accueil d’un plus grand nombre de nouveaux arrivants avait aussi de quoi étonner.

Le chef caquiste insistait, en campagne électorale, qu’accueillir au-delà de 50 000 immigrants par année serait « suicidaire » pour la survie du français au Québec. Il y a deux semaines, il laissait désormais entendre qu’une fois que le Québec parviendra à ce qu’une plus grande proportion de ces 50 000 immigrants parle français, « on pourra se parler : est-ce que c’est possible d’accueillir plus d’immigrants francophones ? »

Son ancien ministre de l’Immigration, Jean Boulet, avait en fait suggéré la même chose en mai dernier, avant de se raviser. A suivi la campagne électorale et la promesse de maintenir intact le seuil d’accueil. L’élection maintenant derrière, M. Legault semble se rallier à l’idée, tout en insistant que toute hausse du niveau d’immigration visera à contrer le déclin du français. Ce qui lui permet de modifier son discours sans le dépouiller de son nationalisme.

On est toutefois loin de la ligne tracée en campagne électorale. Et loin des pleins pouvoirs en immigration réclamés à Ottawa sur toutes les tribunes.

Cette demande traditionnelle demeure, assure-t-on à Québec. Le fédéral sera en outre sommé d’aider le gouvernement Legault à augmenter l’immigration francophone et à améliorer l’intégration des nouveaux arrivants temporaires. Mais l’on sent aussi que cette nouvelle volonté de collaboration se traduit par une approche plus étapiste en la matière.

Deuxième mandat économique

François Legault n’a pas caché qu’il espérait profiter de sa réélection pour enfin plancher sur un legs économique pour le Québec. Le gouvernement caquiste souhaite avant tout des résultats. C’est ce qui explique peut-être qu’au lieu de continuer d’enchaîner les fins de non-recevoir à Ottawa, on se dit maintenant prêt à décrocher des résultats petit à petit, toujours en vue d’obtenir gain de cause au bout du compte.

Le gouvernement de Justin Trudeau ne devrait toutefois pas se leurrer. François Legault a beau avoir adouci le ton, en public comme en privé, il n’a pas pour autant abandonné les revendications qui le mettent en conflit avec Ottawa. On est donc encore bien loin d’une entente tous azimuts dans le domaine de la santé, de l’immigration ou encore des infrastructures.

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