Blagues et frustration dans les textos des ministres face au Convoi de la liberté

Le ministre de la Justice, David Lametti, lors de son témoignage devant le commissaire mercredi
Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le ministre de la Justice, David Lametti, lors de son témoignage devant le commissaire mercredi

Des textos gênants du procureur général du Canada, David Lametti, proposant « à la blague » d’envoyer l’armée, qualifiant le chef de police d’Ottawa d’« incompétent » et évoquant les mesures d’urgence dès la première semaine du Convoi de la liberté ont été lus mercredi devant la commission Rouleau.

« Cet échange doit être compris comme une blague entre deux amis », a expliqué le ministre de la Justice au commissaire Paul Rouleau. « [Envoyer] les Forces canadiennes n’étaient pas une option. »

Les écrans géants de la Commission sur l’état d’urgence affichaient alors un échange de messages textes avec son collègue de la Sécurité publique, Marco Mendicino. Au sixième jour de blocage des camions à Ottawa, le 2 février au soir, M. Lametti lui écrivait, en anglais : « Tu as besoin de mettre la police en mouvement. Et les FAC [Forces armées canadiennes] si nécessaire. »

Le message, qui ne contient aucun indice manifeste d’un ton humoristique, se poursuit en précisant que des gens « qui ne sont pas stupides », comme l’ancien gouverneur de la Banque du Canada Mark Carney, attendent qu’il fasse preuve de leadership. Après que M. Mendicino lui eut demandé combien de chars d’assaut étaient requis, M. Lametti lui a répondu sarcastiquement : « Je pense qu’un seul suffit ! »

Des dizaines de messages envoyés ou reçus par des élus fédéraux ont été révélées dans le cadre de la Commission sur l’état d’urgence, levant le voile de manière inédite sur des discussions privées entre décideurs.

La commission Rouleau doit déterminer s’il était justifié d’invoquer pour une première fois la Loi fédérale sur les mesures d’urgence depuis sa création en 1988.

Les mesures d’urgence discutées dès le départ

La preuve montre que le ministre David Lametti, qui agit aussi comme avocat en chef du gouvernement, a commencé à réfléchir à l’utilisation de cette loi d’exception moins de 48 heures après l’arrivée des camions du Convoi de la liberté devant le parlement fédéral.

« A-t-on un plan de rechange pour enlever ces camions demain ou mardi. […] Quelle autorité a-t-on, un décret est-il nécessaire ? LMU [Loi sur les mesures d’urgence] ? » a-t-il texté à un employé le 30 janvier dernier.

David Lametti a expliqué que cette requête ne visait qu’à être prêt « à toutes éventualités ». Il a aussi précisé avoir été « frustré », en tant que résident à temps partiel d’Ottawa, de voir des policiers municipaux rester les bras croisés devant des manifestants qui transportaient des bidons d’essence au mépris de la loi. Cela justifie, selon lui, son commentaire texté à son collègue Marco Mendicino, le 4 février : « [L’ex-chef de police d’Ottawa Peter] Sloly est incompétent. »

Dans une autre conversation, cette fois avec un élu libéral québécois insatisfait des actions de son gouvernement jusque-là, le ministre écrit le 13 février que l’urgence représentait « la seule autre option légale » restante. Le député de Hull–Aylmer, Greg Fergus, qui est représenté dans les contacts de M. Lametti par un dessin enfantin de joueur de tambour, lui demande alors la présence d’« un solide porte-parole » de la police ou de l’armée devant les médias, « puisque les politiciens ont foutu en l’air leur crédibilité ».

Les mesures d’urgence, qui faisaient « consensus » au sein du caucus libéral, ont été invoquées le lendemain, le 14 février.

Tu as besoin de mettre la police en mouvement. Et les FAC [Forces armées canadiennes] si nécessaire.

 

Le ministre Lametti a raconté s’être senti « vulnérable » durant les trois semaines d’occupation des rues d’Ottawa. Il a notamment quitté la capitale fédérale pour son domicile de Montréal afin de travailler à distance, et a dit craindre pour la sécurité des femmes de son bureau. Plusieurs messages le menaçant de mort ont été déposés en preuve.

Le procureur général a refusé de répondre à de nombreuses questions sur le seuil minimal requis pour parler d’une « menace à la sécurité du Canada », puisque ses conseils légaux au gouvernement sont protégés par le privilège avocat-client.

Un petit rôle pour l’armée

Les Forces armées canadiennes ont bel et bien joué un rôle, bien que mineur, dans la crise de l’hiver dernier, a entendu la commission Rouleau mercredi.

Comme l’avait sans cesse répété le gouvernement lors des événements, le déploiement de l’armée n’a pas été considéré. « Les soldats de notre pays ne sont pas des officiers de police », a expliqué la ministre de la Défense nationale, Anita Anand, lors de son témoignage. Les Forces armées canadiennes ont tout de même stocké pas moins de 1800 repas individuels dans les bâtiments du parlement fédéral à la demande du service de sécurité des lieux, qui souhaitait se préparer à un éventuel confinement.

L’Alberta a par ailleurs tenté sans succès d’obtenir des remorqueuses militaires pour déplacer les camions qui bloquaient le poste frontalier de Coutts. « Elles sont faites pour tirer des tanks d’un trou. C’est de l’équipement trop gros », a expliqué la ministre Anand.

Le ministre Marco Mendicino a aussi souligné mardi que le fédéral était « réticent » à demander l’aide de l’armée lors des événements de l’hiver dernier compte tenu des précédents historiques, dont la crise d’Octobre de 1970.

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