Les policiers n’ont pas lu la menace sur Facebook, selon une conseillère de Trudeau

« Nous n’avions pas les outils en place pour capter l’information [sur les réseaux sociaux] et relever les tendances », a indiqué Jody Thomas devant la Commission sur l’état d’urgence.
Adrian Wyld La Presse canadienne « Nous n’avions pas les outils en place pour capter l’information [sur les réseaux sociaux] et relever les tendances », a indiqué Jody Thomas devant la Commission sur l’état d’urgence.

Une proche conseillère de Justin Trudeau qui qualifie le Convoi de la liberté de « menace à la sécurité du Canada » a fait valoir jeudi que le renseignement policier n’est simplement pas équipé pour voir venir ce genre de danger sur les réseaux sociaux.

« Nous n’avions pas les outils en place pour capter l’information [sur les réseaux sociaux] et relever les tendances », a indiqué Jody Thomas devant la Commission sur l’état d’urgence.

La conseillère du premier ministre à la sécurité nationale et au renseignement a dit que les forces de l’ordre auraient besoin de se doter d’outils pour savoir ce qui se passe sur les plateformes numériques du pays « de manière légale ». La Loi sur les mesures d’urgence, adoptée il y a plus de 30 ans, aurait besoin d’être mise à jour « pour refléter les menaces qui surviennent en 2022 », selon elle.

« C’était un problème [durant la crise du Convoi de la liberté]. C’est dans des espaces en ligne que la planification se fait. Il n’est plus question de mettre des lignes sous écoute, comme on le faisait durant la guerre froide. »

Jody Thomas est depuis janvier 2022 responsable de résumer toutes les informations pertinentes sur les questions de sécurité nationale au premier ministre. Elle a participé aux différentes réunions de haut niveau au sujet du Convoi de la liberté, dont celle durant laquelle Justin Trudeau a décidé d’invoquer, pour la première fois, les mesures d’urgence.

Recommandation de l’urgence

La troisième fois que la question lui a été posée, Mme Thomas a reconnu avoir personnellement recommandé au cabinet Trudeau d’invoquer cette loi d’exception pour déloger les camions des rues d’Ottawa, lors d’une réunion tenue le 13 février dernier.

Le lendemain, elle demandait à la GRC de lui envoyer la liste des « menaces » présentes dans le Convoi de la liberté, dans un courriel intitulé « urgent ». Elle ajoutait qu’à son avis, les manifestants « se prépar[aient] à être violents ». Justin Trudeau a annoncé l’invocation des mesures d’urgence l’après-midi même.

Des experts consultés par Le Devoir au printemps dernier avançaient déjà que les forces de l’ordre avaient échoué à collecter suffisamment de « renseignements ouverts » sur les réseaux sociaux pour bien comprendre les intentions du Convoi de la liberté. Ce vaste mouvement de protestation motorisé a perturbé la capitale fédérale durant trois semaines, bien que le renseignement policier l’ait qualifié de « pacifique » et « légal » avant son arrivée.

Différents documents révélés depuis ont toutefois démontré que la police surveillait certains groupes sur les réseaux sociaux. L’Agence des services frontaliers documentait par exemple des événements sur Facebook qui ne comptaient qu’une poignée d’usagers « intéressés » et qui consistaient en des convois à la frontière du Québec qui n’ont pas donné lieu à des blocages.

Menace à la sécurité

La commission Rouleau a approfondi jeudi le thème central de son mandat, à savoir si le Convoi de la liberté représentait vraiment une « urgence nationale », ce qui justifierait le recours à des pouvoirs d’exception du fédéral. Selon la Loi sur les mesures d’urgence, la menace à la sécurité du Canada « s’entend au sens de l’article 2 de la Loi sur le Service canadien du renseignement de sécurité [SCRS] ».

Or, le SCRS a indiqué ne pas avoir trouvé de menaces au sens de cette loi. L’organisme de renseignement utilise une définition très étroite de ce concept, qui fait essentiellement référence à l’influence de gouvernements étrangers, à l’espionnage ou au terrorisme. Selon la lecture de Jody Thomas, toutefois, la « sécurité nationale » ne doit pas être limitée par cette définition, a-t-elle expliqué lors d’une prise de bec avec l’avocat représentant les principaux organisateurs du Convoi de la liberté, Brendan Miller.

Elle a notamment fait référence à des messages d’internautes menaçants envers le premier ministre. L’un d’eux, envoyé sur la section « contactez-nous » du site Web des douanes canadiennes le 12 février dernier, évoquait la pendaison de Justin Trudeau. Un autre écrivait : « Nous sommes prêts à mourir pour vous arrêter ! »

Un échange de courriels entre fonctionnaires, déposé en preuve jeudi, montre que cette question légale circulait dès le 9 février. L’un d’eux a partagé le fruit de ses recherches, concluant que la notion de « sécurité nationale » n’avait jamais été formellement définie par le gouvernement du Canada. « Utile de garder dans notre “poche arrière” », répond alors un responsable du Bureau du Conseil privé, Mike MacDonald.

Ces débats pointus sur l’interprétation légale des mesures d’urgence mettent la table pour la comparution, la semaine prochaine, des dirigeants du SCRS, de sept ministres fédéraux et du premier ministre Justin Trudeau.

Jeudi a aussi comparu le sous-ministre des Finances du Canada, Michael Sabia. L’ex-patron de la Caisse de dépôt et placement du Québec a fait savoir que les blocages observés l’hiver dernier avaient mis à risque des discussions déjà tendues avec les États-Unis sur la production de véhicules électriques.

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