Les récentes tensions entre Doug Ford et Justin Trudeau auront-elles un impact à long terme ?

Le premier ministre Justin Trudeau rencontre le premier ministre de l’Ontario Doug Ford, à l’Assemblée législative de Queens Park, à Toronto, le mardi 30 août 2022.
Chris Young La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau rencontre le premier ministre de l’Ontario Doug Ford, à l’Assemblée législative de Queens Park, à Toronto, le mardi 30 août 2022.

L’heure n’est pas à l’amitié entre le premier ministre Justin Trudeau et son homologue ontarien Doug Ford depuis deux semaines. La Commission sur l’état d’urgence a révélé que Justin Trudeau avait dénoncé l’inaction de son homologue ontarien. Ce dernier a par la suite refusé de témoigner en commission, puis invoqué la clause dérogatoire, ce qui lui a valu un appel du premier ministre. Les effets de ces tensions se feront-ils sentir à long terme ?

Le niveau d’entente entre les premiers ministres n’a rien de linéaire depuis l’élection de Doug Ford en 2018. Les politiciens se sont échangé des coups tout au long de la première année de mandat du premier ministre ontarien, jusqu’à l’élection fédérale de 2019. Doug Ford a servi de souffre-douleur lors de l’élection qui a porté les Libéraux au pouvoir, puis les deux politiciens ont quelque peu rangé leurs armes. Depuis, ils étaient en bons termes, partageant même une annonce à une semaine du déclenchement de l’élection provinciale de 2022 en Ontario.

Mais les dernières semaines ont été plus tendues. Le désaccord sur l’usage par la province de la clause dérogatoire pour imposer une convention collective à des travailleurs du milieu de l’éducation pourrait causer un conflit « durable », pense Marci Surkes, l’ancienne directrice générale des politiques et des affaires au bureau du premier ministre Justin Trudeau. « Il sera difficile d’agir comme si de rien n’était au cours des prochaines semaines et mois, à moins qu’il y ait un repli du gouvernement ontarien », poursuit Marci Surkes.

La professeure de science politique de l’Université de Guelph Julie Simmons estime que la relation entre les deux politiciens est sur de bonnes bases puisque Doug Ford a appris à mieux gérer les relations de la province avec le gouvernement fédéral. « Il reste à voir si les frictions entourant l’usage dérogatoire auront un effet sur les négociations pour les investissements en santé », note-t-elle. Selon Marci Surkes, la pente à remonter pour réparer les liens est toutefois beaucoup plus grande. « Ottawa n’est pas content », résume-t-elle.

Doug Ford est avare de commentaires

 

Doug Ford a semblé pendant longtemps refuser de s’impliquer dans les tentatives de résolution de la manifestation des camionneurs à l’hiver. Le 11 février, soit environ deux semaines après l’arrivée des camionneurs à Ottawa, il a finalement déclaré l’état d’urgence et dénoncé « l’occupation illégale ». Presque huit mois plus tard, le premier ministre ontarien s’est encore une fois fait avare de commentaires dans le dossier, allant jusqu’à se battre devant les tribunaux pour éviter de témoigner devant la Commission sur l’état d’urgence.

Ce dernier refus, pense Julie Simmons, pourrait avoir incité Justin Trudeau à répondre de la sorte à l’invocation de la clause dérogatoire. Invité à réagir au refus du premier ministre ontarien de témoigner devant la commission au mois d’octobre, Justin Trudeau a simplement déclaré qu’il « laisserait la commission gérer ses témoins ». En revanche, Lydia Miljan, une professeure de science politique à l’Université de Windsor, pense que Justin Trudeau ne peut être trop dur à l’endroit de Doug Ford pour son usage de la clause puisqu’il a lui-même limité les libertés de la population en invoquant la Loi sur les mesures d’urgence.

D’après les professeures Simmons et Miljan, Doug Ford est un leader avant toute pragmatique — un gestionnaire avant d’être un politicien. « Ce n’est pas un premier ministre qui est conscient de certains principes comme les gens qui ont occupé le poste avant lui », dit Julie Simmons. Doug Ford est le premier chef de gouvernement ontarien à avoir eu recours à la clause dérogatoire, une mesure qui représentait un « suicide politique » autrefois selon certaines analyses politiques.

Le Parti libéral du Canada verrait les choses autrement, suggère Marci Surkes, qui était à l’emploi du bureau du premier ministre jusqu’à cette année. Le gouvernement, dit-elle, se considère comme un gouvernement « respectant la charte », dit-elle. « Ceci n’est pas un projet de loi forçant le retour au travail comme les autres. C’est un recours banal et proactif à la clause destinée à être utilisée dans des circonstances circonscrites », affirme l’ancienne directrice du premier ministre.

En conférence de presse à Toronto vendredi, Justin Trudeau a validé certains de ses propos. « Quand j’ai parlé à Doug Ford mercredi, je lui ai demandé de ne pas invoquer la clause », a-t-il déclaré. « La Charte canadienne des droits et libertés ne peut être une suggestion », a-t-il commenté. « Nous continuons d’être le parti qui soutient les droits fondamentaux de la population », a poursuivi le premier ministre.

Avec Marie Vastel

 

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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