Les différends de la continuité entre Québec et Ottawa

Jean-François Roberge a été assermenté comme ministre québécois de la Langue française, de la Francophonie et responsable des Relations canadiennes lors d’une cérémonie à l’Assemblée nationale, le 20 octobre.
Jacques Boissinot La Presse canadienne Jean-François Roberge a été assermenté comme ministre québécois de la Langue française, de la Francophonie et responsable des Relations canadiennes lors d’une cérémonie à l’Assemblée nationale, le 20 octobre.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

François Legault a beau avoir changé de ministre des Relations canadiennes en composant son nouveau cabinet, à Québec comme à Ottawa, on assure que ce brassage de cartes ne bouleversa pas les rapports entre les deux gouvernements. L’arrivée de Jean-François Roberge, si nationaliste soit-il, ne doit pas faire craindre une croisade contre le fédéral. Les élections terminées, le ton sera à la collaboration, dit-on. Mais malgré tous ces serments de bonne volonté, les grandes priorités de la Coalition avenir Québec (CAQ) demeurent néanmoins les mêmes, et les divergences risquent bien, elles aussi, de s’inscrire dans la continuité.

Dès le lendemain de sa nomination, le ministre Roberge laissait présager ce délicat exercice d’équilibre. « Je suis là comme nationaliste décomplexé, je suis défendeur [sic] de la nation québécoise », affirmait-il sur les ondes de LCN vendredi, menant ainsi certains à Ottawa à se demander ce qui les attendait. « Je ne vais pas chercher la chicane, je vais chercher des gains », a-t-il cependant ajouté.

Au gouvernement du Québec, on retient cette deuxième partie de ses propos. « Ce sera un nationalisme ferme, mais on ne part pas avec la hache de guerre, souligne une source haut placée. On veut instaurer un climat de collaboration. »

Même son de cloche à Ottawa. « On est capables de s’entendre pour travailler ensemble, assurément », soutient une source influente au gouvernement de Justin Trudeau.

Des appels et des textos ont déjà été échangés. De part et d’autre, on assure vouloir démarrer du bon pied. Et l’on voit d’un bon oeil que le chef de cabinet adjoint du ministre Roberge, Jean-François Del Torchio, soit un ancien du Parti libéral du Canada qui a ses entrées à Ottawa et qui connaît personnellement les interlocuteurs principaux de Québec.

Une deuxième source fédérale soulève toutefois que M. Del Torchio a été dépêché auprès d’autres ministres lorsque leurs dossiers faisaient les manchettes. Sa place auprès du ministre Roberge pourrait donc signifier que le bureau de M. Legault veut une main de fer aux Relations canadiennes. À Québec, on rétorque qu’il n’en est rien et qu’il ne faut pas « surinterpréter les mouvements de personnel ».

Il reste qu’au-delà des bons sentiments, on consent aussi dans les deux capitales qu’on haussera aussi le ton s’il le faut. « Il n’y a pas d’assaut. Mais c’est sûr que si on ne trouve pas de solutions à nos enjeux, on ne se laissera pas manger la laine sur le dos », admet une deuxième source québécoise. Un sentiment partagé par une troisième source du côté fédéral.

Campés à l’opposé

Il est vrai que Québec et Ottawa ont réussi à convenir d’accords sur le logement, les garderies et Internet haute vitesse en région au cours du premier mandat de M. Legault. Les deux gouvernements misent ainsi sur d’autres terrains d’entente dans ce genre de dossiers moins épineux.

Les deux camps demeurent cependant aux antipodes sur les priorités de la CAQ.

En santé, Ottawa répète qu’avant de promettre une hausse des transferts, il faudra s’entendre sur des objectifs ciblés. La rencontre des ministres de la Santé, début novembre, s’annonce tendue. Et le Cabinet Trudeau ne parle même pas encore de la rencontre au sommet que lui réclament ses homologues provinciaux.

Sur l’assurance dentaire promise par les libéraux fédéraux pour satisfaire à leur entente prise avec le Nouveau Parti démocratique, Québec déplore aussi ne pas avoir été consulté.

La saga du troisième lien entre Québec et Lévis perdure, et la nomination de la vice-première ministre Geneviève Guilbault aux Transports signale que le gouvernement caquiste en fait une priorité. Là encore, Ottawa persiste à dénoncer le risque d’étalement urbain et à qualifier un tel projet d’« incompatible » avec la lutte contre les changements climatiques. Et les libéraux fédéraux ne voient aucun risque électoral à ce que ce différend perdure. Leurs deux députés de Québec ont gagné avec une confortable majorité, et ils estiment que le dossier ne leur nuit pas ailleurs dans la province.

Quant à l’immigration, le fédéral refuse net de permettre à Québec de rejeter les candidats à la réunification familiale qui ne parlent pas français. Cela irait contre l’objectif du programme et créerait un système à deux vitesses, plus accueillant dans le reste du Canada. Le gouvernement caquiste espère relancer la discussion, sous l’angle de la protection et de la survie du français au Québec. Le ton de la campagne électorale sera mis de côté.

Face à l’intransigeance d’Ottawa, le ministre Roberge pourrait d’autant plus tenir tête au fédéral sous la pression des nationalistes de son propre parti et ceux de l’opposition péquiste, selon le politologue de l’Université McGill Daniel Béland.

Collaboration circonstancielle

François Legault et Justin Trudeau ont par contre tous deux avantage à s’entendre au moins sur certains dossiers.

Les élections terminées, le premier ministre caquiste voudra démontrer qu’il peut soutirer des gains au fédéral — et ainsi éviter de donner raison à l’appel du Parti québécois à la souveraineté. D’autant plus que le nouveau chef conservateur fédéral, Pierre Poilievre, pourrait être moins disposé que ses prédécesseurs à céder plus de pouvoirs au Québec en immigration, lui qui courtise les votes des communautés culturelles à Toronto et à Vancouver.

Les libéraux de Justin Trudeau voudront quant à eux se défaire de l’image d’un gouvernement centralisateur avant le prochain scrutin fédéral.

Or, malgré cette volonté stratégique de chacun de convenir de quelques ententes, il y a fort à parier que pour le reste, Justin Trudeau et François Legault continueront de défendre leurs convictions et de courtiser du même coup leur électorat respectif sur la place publique.

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