Les libertés de Chrystia Freeland

Chrystia Freeland ne s’est pas gênée pour critiquer la Russie et la Chine, avec des mots plus durs que ceux utilisés publiquement jusqu’à maintenant par son gouvernement.
Photo: Cole Burston La Presse canadienne Chrystia Freeland ne s’est pas gênée pour critiquer la Russie et la Chine, avec des mots plus durs que ceux utilisés publiquement jusqu’à maintenant par son gouvernement.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

L’ordre international est entré dans une « nouvelle ère », à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les démocraties doivent repenser l’ordre géopolitique mondial et se liguer entre elles, sur le plan économique, pour tenir tête plus que jamais aux autocraties de la planète. Cette nouvelle doctrine de politique étrangère n’a pas été professée par le premier ministre Justin Trudeau, ni même par la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly. Mais par la vice-première ministre Chrystia Freeland, de passage à Washington la semaine dernière. Un énoncé intellectuel qu’elle s’est permis de prêcher sans consulter ses collègues à l’interne, mais qui les a pourtant mis dans l’embarras de même que son patron.

Chrystia Freeland s’est présentée devant la Brookings Institution, un groupe de réflexion américain, pour exposer sa vision de cette « nouvelle voie économique que les démocraties du monde peuvent tracer ensemble ». Ces dernières doivent s’allier pour s’approvisionner entre elles et ne plus dépendre d’autocraties susceptibles de les extorquer. La vice-première ministre canadienne ne s’est pas gênée pour critiquer la Russie et la Chine, avec des mots plus durs que ceux utilisés publiquement jusqu’à maintenant par son gouvernement.

Jusque-là, Mme Freeland ne dérogeait qu’un peu aux positions de son gouvernement.

Mais deux petites phrases de son discours de 40 minutes ont particulièrement fait sourciller.
 

« Nous devons ensuite être prêts à encaisser certaines pertes de faveur politique à l’échelle nationale pour sauvegarder la sécurité économique de nos partenaires démocratiques », a-t-elle en outre statué. « Le Canada doit — et va — faire preuve » de générosité envers ses alliés « en accélérant, par exemple, la réalisation des projets énergétiques et miniers dont nos alliés ont besoin pour chauffer leurs maisons et fabriquer des véhicules électriques. »

Deux petites phrases qu’ont relevées les bloquistes aux Communes et qu’ont été obligés d’expliquer les ministres de l’Environnement et des Ressources naturelles, Steven Guilbeault et Jonathan Wilkinson. Leurs bureaux n’ont pas été consultés par celui de la vice-première ministre, en amont de son discours. Celui de la ministre Joly non plus.

En contradiction avec le patron

Pourtant, Justin Trudeau affirmait cet été, lorsque la visite du chancelier allemand, Olaf Scholz, a relancé les discussions entourant l’approbation de projets de gaz naturel pour approvisionner l’Europe, qu’il « n’y a jamais eu de plan d’affaires viables jusqu’à présent ». Le premier ministre et ses ministres insistent sur le potentiel économique de faire du Canada l’un des plus importants producteurs de minéraux critiques. Mais ils se targuent aussi d’avoir renforcé l’indépendance du processus d’évaluation environnementale de projets énergétiques.

Les propos de Mme Freeland risquent d’inquiéter les communautés autochtones qu’essaient de rassurer les ministres Guilbeault et Wilkinson, lorsqu’ils discutent de développement potentiel. Ils pourraient aussi fournir des munitions à l’opposition conservatrice, qui aime accuser le gouvernement libéral de freiner le développement de projets énergétiques avec un processus d’approbation trop lent et trop complexe. Il y a également un risque à promettre aux alliés et aux entreprises d’ici des projets précipités qu’on ne compte pas livrer.

Un deuxième discours de Mme Freeland, à Gatineau cette fois-ci, lundi, ne faisait d’ailleurs plus mention de sa promesse d’accélérer des projets énergétiques et répétait plutôt seulement le potentiel des réserves de minéraux critiques du Canada.

Le faux pas de la vice-première ministre semblait en outre venir miner certains des principaux legs politiques qu’espère laisser Justin Trudeau : la lutte contre les changements climatiques et la réconciliation avec les peuples autochtones par la voie de consultations. Quant à la survie de la démocratie dans le monde, le premier ministre se plaît aussi à en parler souvent. « Il se fait en quelque sorte damer le pion par sa numéro deux », observe une source au gouvernement, qui a préféré garder l’anonymat pour s’exprimer librement, comme toutes les personnes consultées pour cet article.

Une joueuse solitaire

Les libéraux s’entendent tous pour dire qu’ils ne voient pas de malice derrière ce grand discours de Chrystia Freeland. La vice-première ministre est simplement connue comme étant plus solitaire que ses collègues du cabinet.

Son exposé de Washington en a fait la démonstration. Mme Freeland a en outre déclaré en point de presse, toujours dans la capitale américaine, que la Russie devrait être exclue du Fonds monétaire international et du G20 — ce qui nécessite cependant un consensus des dix-neuf autres pays, note une source à l’interne. « Personne n’est contre cette vertu, mais la réalité est un peu plus compliquée », dit cette personne, à l’instar d’autres commentaires partagés à la suite du discours.

« C’est sûr qu’elle est allée à Washington jouer le rôle de Chrystia Freeland, davantage que pour jouer le rôle de ministre des Finances du Canada », commente la première source.

De récentes rumeurs envoyaient Mme Freeland décrocher un poste à l’international, depuis que l’arrivée de Pierre Poilievre à la tête du Parti conservateur a redonné l’envie à Justin Trudeau de briguer la prochaine élection et donc de retarder la tenue d’une éventuelle course à sa succession. La vice-première ministre, dont la mère est d’origine ukrainienne, se préoccupe en outre énormément de la guerre dans ce pays.

En nommant Chrystia Freeland au poste de numéro deux de son gouvernement — et reprenant ainsi une tradition libérale qui avait été abandonnée par les gouvernements conservateurs depuis 2006 —, Justin Trudeau lui a donné la latitude de sortir de son simple portefeuille des Finances. Certains, au gouvernement et au cabinet, apprécient peu cependant lorsqu’elle s’aventure dans leurs platebandes.

Après le discours de la semaine dernière, le bureau de Justin Trudeau espérera peut-être maintenant lui aussi que Chrystia Freeland prenne un peu moins de libertés.

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