Commission d'enquête sur le scandale des commandites - Les trous de mémoire compliquent la tâche du juge Gomery

Ottawa — Les trous de mémoire qui frappent de nombreux témoins à la commission Gomery rendront le travail de celle-ci plus difficile mais pas impossible, estime l'avocat Julius Grey.

Cette semaine, le commissaire John Gomery s'est montré irrité à de nombreuses reprises par les réponses évasives et les innombrables «je ne me souviens pas» du témoignage de Jean Lafleur, ancien président de Lafleur Communication, l'une des agences qui ont le plus profité du controversé programme fédéral de commandites.

Mardi, le juge a même lancé au publicitaire, pour la première fois depuis le début des travaux de la commission, en septembre dernier: «Je vous ordonne de répondre, même si vous avez des arguments.»

Mais M. Lafleur est loin d'être le premier témoin à répondre qu'il ne se souvient pas aux questions des procureurs et du juge de la commission. Presque tous ceux qui ont défilé devant le commissaire jusqu'ici ont recouru à cette réponse, notamment l'ex-ministre Alfonso Gagliano, l'ancien directeur du programme, Charles Guité, de même que d'ex-dirigeants de sociétés d'État.

Ces nombreuses pertes de mémoire ne facilitent pas les travaux de la commission, reconnaît l'avocat Julius Grey. «Il est certain que lorsqu'il y a beaucoup de choses qui ne peuvent pas être établies, ça rend le travail d'un juge des faits plus difficile», a-t-il expliqué lors d'un entretien téléphonique.

«C'est une des raisons pour lesquelles les procès doivent se tenir dans un délai raisonnable, et non pas 10 ou 15 ans plus tard. Il est presque impossible d'établir la vérité 15 ans plus tard. Mais dans ce cas-ci, nous ne sommes que quelques années plus tard.»

L'amnésie dont souffrent les témoins n'est toutefois pas un obstacle insurmontable, selon lui.

«Ça rend la chose difficile, mais ça rend la chose moins difficile que d'avoir des témoignages qui sont inexacts, a soutenu Me Grey. Il vaut mieux savoir que la personne ne se souvient pas qu'accepter des conjectures comme des vérités. Un témoin doit le dire en toute honnêteté quand il ne se souvient pas, et de même lorsqu'il se souvient.»

Procès

Le problème survient quotidiennement dans les salles d'audience, a rappelé l'avocat. «Une des premières choses que chaque avocat apprend au début de sa carrière, c'est de dire à tous les témoins: "si vous ne vous rappelez pas, dites-le". Il n'y a rien de plus dangereux que des gens qui s'aventurent quand ils ne se souviennent vraiment pas.»

La mémoire est une faculté qui oublie, après tout, sans compter le fait que l'être humain a tendance à se rappeler des événements d'une façon avantageuse pour lui.

«Quand on est spectateur dans une salle d'audience, on voit que chaque partie a une vision de la vérité qui, sans être nécessairement mensongère, la favorise», a souligné Julius Grey

Il ne faut donc pas tirer des conclusions trop rapidement.

«On peut essayer de rappeler des choses au témoin, on peut essayer de lui montrer des documents, mais on ne sait jamais quand c'est un vrai trou de mémoire et quand c'est tout simplement volontaire. Mais ce contre quoi je mets en garde, c'est de penser que la plupart du temps, c'est volontaire. [...] Il ne faut pas transformer les réponses "je ne me souviens pas" en réponses incriminantes. Elles ne le sont pas forcément. Mais elles ne doivent pas être non plus une façon de ne pas répondre.»

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