Des francophones d’Ottawa organisent une levée de fonds pour l’aspirant maire Mark Sutcliffe

L’ancien journaliste Mark Sutcliffe lors d’une conférence TED, en 2018
Lindsey Gibeau / Westboro Studio L’ancien journaliste Mark Sutcliffe lors d’une conférence TED, en 2018

L’un des seuls candidats bilingues dans la course à la mairie d’Ottawa, Mark Sutcliffe, a déjà gagné le coeur de membres influents de la communauté francophone. Une lettre dont Le Devoir a obtenu copie invite la communauté à une activité de financement avant même que le candidat ait présenté une plateforme francophone. Mais d’après certains experts, son appui à la cause franco-ontarienne est loin d’être acquis, tout comme celui de ses opposants.

L’ancien journaliste est l’un des deux candidats s’étant séparés du peloton dans la course à la mairie d’Ottawa. Il est le principal adversaire de Catherine McKenney, conseillère depuis 2014 dans la capitale fédérale.

Comme presque tous les candidats, Catherine McKenney, qui utilise le pronom « iel », ne s’exprime pas en français. Ce qui ne l’a pas empêché de prendre les devants, d’après deux sondages de la firme Mainstreet. Le plus récent, réalisé en septembre, lui donne une avance de plus de 10 points de pourcentage sur son principal opposant.

Mark Sutcliffe peut toutefois compter sur l’appui de Ronald Caza, l’une des figures les plus connues en Ontario français grâce à sa défense de l’hôpital Montfort à la fin des années 1990. Le 23 septembre, l’avocat, une connaissance de longue date du candidat, a envoyé une lettre demandant à 25 membres de la communauté de participer à un dîner de financement. « Notre futur en tant que minorité linguistique francophone dans la ville se joue », lit-on dans la lettre.

La lettre de l’avocat laisse la professeure de l’Université de l’Ontario français Linda Cardinal « un peu indifférente ». L’ancienne membre du Mouvement pour une capitale officiellement bilingue prévoit qu’il y aura « plus de continuité que de changement » après l’élection. « Mark Sutcliffe parle un peu français, mais a-t-il une sensibilité par rapport aux francophones ? » se demande-t-elle.

« On n’entend pas parler du français durant la campagne », remarque d’ailleurs Anne Mévellec, professeure d’études politiques à l’Université d’Ottawa.

S’iel est élu, Catherine McKenney compte réaliser un audit afin de déterminer les failles dans les services rendus en français par la Ville. Iel n’a pas d’autres éléments en la matière dans sa plateforme. « Je pense beaucoup au français depuis mon élection en 2014 », dit-iel toutefois.

Mark Sutcliffe doit de son côté publier une plateforme francophone complète autour du 7 octobre. Il a jusqu’à maintenant proposé d’augmenter les services récréatifs et municipaux en français à Ottawa. « Je veux m’assurer que les jeunes ont la possibilité d’apprendre le français », dit-il. Aucun des deux n’a toutefois présenté de réformes majeures aux politiques linguistiques de la Ville.

La politique du compromis

 

La politique de bilinguisme de la Ville d’Ottawa est un texte clé dans la vie francophone de la capitale : elle régit notamment l’offre de services municipaux en français et la place de la langue à l’Hôtel de Ville.

Au terme d’un long combat visant à faire de la capitale fédérale une ville bilingue, en 2017, 16 ans après sa création, la politique a été enchâssée dans la loi constitutive de la municipalité. Le conseil municipal ne peut ainsi plus l’abroger, mais il peut l’affaiblir. Le professeur de l’Université d’Ottawa Gilles LeVasseur décrit ainsi l’entente comme le « compromis ultime » entre la municipalité et la communauté francophone d’Ottawa.

D’après certains membres de la communauté, la politique pourrait toutefois être améliorée ou, à tout le moins, mieux mise en oeuvre. Selon Linda Cardinal, en vertu d’une disposition de dérogation, des cadres unilingues anglophones peuvent « facilement » être embauchés par la Ville même si leur poste doit en principe être bilingue. « Le maire peut dire : “On n’a pas trouvé une personne compétente, donc on aimerait embaucher un unilingue anglophone” », illustre-t-elle.

Catherine McKenney a participé à plusieurs rencontres du conseil municipal qui ont abouti à l’embauche d’un cadre unilingue anglophone. « On n’engage un [unilingue] anglophone qu’après de sérieuses réflexions », dit-iel. En tant que maire, iel promet de s’assurer que la clause prévoyant l’embauche de cadres bilingues lorsque possible soit davantage respectée.

Mark Sutcliffe, pour sa part, pense que la Ville d’Ottawa doit donner plus d’importance à l’embauche de cadres bilingues. L’ancien journaliste n’a toutefois pas pu préciser si sa plateforme francophone contiendrait un élément en la matière.

Linda Cardinal faisait partie de ceux qui espéraient que la reconnaissance officielle du bilinguisme de la Ville d’Ottawa mènerait à une meilleure protection du français dans l’appareil municipal. La politique est plutôt demeurée inchangée depuis. « Si on s’assurait que l’esprit de la politique était respecté et qu’on n’utilisait pas des mécanismes pour en déroger, ce serait bien », fait valoir de son côté Anne Mévellec.

Éric Barrette, le président du conseil ottavien de l’Association canadienne-française de l’Ontario, ne s’attend d’ailleurs pas à des changements majeurs à la politique. « Il faut être patient et réaliste. »

« Tout peut arriver »

Même si son candidat de choix n’est pas premier dans les sondages, Me Ronald Caza estime que « tout peut arriver ». L’avocat et Benoît Hubert, coauteur de la lettre envoyée à plusieurs membres de l’intelligentsia franco-ottavienne, estiment qu’il est important pour les francophones de la capitale de faire valoir leurs intérêts à Mark Sutcliffe, d’autant qu’il s’agit d’une occasion pour eux d’être perçus comme « des alliés qui l’auront appuyé quand il avait besoin [de nous] ».

Catherine McKenney, quant à iel, soutient être toujours accessible et qu’iel ne participerait jamais à une activité requérant un don. « Lorsqu’on met nos résidents en avant-plan, nous pouvons bâtir un Hôtel de Ville qui travaille pour les gens, pas juste pour les donateurs influents », conclut-iel.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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