Des adieux d'élus à Élisabeth II truffés d’inexactitudes

Des députés fédéraux ont inclus dans leurs discours d’adieu à la reine Élisabeth II une véritable glorification de la colonisation britannique suivant la Conquête, offrant des interprétations du passé qui ont stupéfié des historiens consultés par Le Devoir.

Le député conservateur britanno-colombien Marc Dalton avait choisi de porter la cravate noire en hommage à la feue reine Élisabeth II lors d’une séance spéciale organisée au parlement, jeudi dernier. Il a profité de son temps de parole pour affirmer que les Québécois ont eu l’occasion de se joindre à la révolution américaine, mais y ont renoncé. « Les Canadiens français ont décidé que c’était beaucoup mieux de rester une colonie sous le roi et le Parlement d’Angleterre pour sauvegarder leur langue, leur religion et leurs libertés », a-t-il affirmé, faisant le lien avec le fait que la défunte reine aimait parler le français.

« Ça, c’est vraiment tirer l’élastique. C’est faux », tranche Martin Pâquet, professeur d’histoire à l’Université Laval. Selon lui, « plusieurs Canadiens français » ont aidé les troupes américaines lors de leur incursion au Québec en 1775.

« C’est brutalement réécrire l’histoire », ajoute son homologue à l’UQAMJean-Philippe Garneau. « Quandles Américains sont entrés à Montréal, c’était la fiesta. C’était vrai aussi ailleurs [au Québec]. » Si l’élite et les seigneurs ont été nombreux à appuyer la Couronne, la majorité de la population est surtout restée neutre pour ne pas risquer de subir la vengeance des Britanniques.

Mémoire sélective

 

Une recherche par mots-clés montre qu’au moins une demi-douzaine d’élus fédéraux ont fait référence de façon explicite à l’histoire canadienne du XVIIIe et du XIXe siècles dans leur discours, que ce soit au sujet des Québécois, des Acadiens ou des Autochtones. Une compilation de ces mentions montre que ces exposés avaient en commun de glorifier le passé colonial britannique, confirment trois historiens consultés par Le Devoir.

Les discours se sont tenus jeudi et vendredi dernier en l’absence des élus du Bloc québécois, qui ont choisi de quitter la cérémonie après la minute de silence pour la reine.

C’est brutalement réécrire l’histoire. Quand les Américains sont entrés à Montréal, c’était la fiesta. C’était vrai aussi ailleurs [au Québec].

 

À en croire le député libéral néo-écossais Kody Blois, un élément fondateur du Canada est « la relation entre les Acadiens et les loyalistes qui sont arrivés en Nouvelle-Écosse », sans mentionner la déportation dont ces premiers ont été victimes. Un oubli qui n’a été corrigé par aucun de ses collègues de l’Atlantique à cette occasion.

« C’est choquant. C’est scandaleux de dire ça comme ça », commente l’historien Jean-Philippe Garneau. « Comme si chacun était heureux de collaborer. Bien non, ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. […] Une fois déportés, ils [les Acadiens] n’ont pas eu le droit de revenir sur leurs terres. [Et] les royalistes sont venus renforcer la domination anglaise. »

Trahisons oubliées

 

De tous les mots du dictionnaire, la députée conservatrice ontarienne Shelby Kramp-Neuman a choisi « cataclysme révolutionnaire » pour qualifier le conflit ayant donné naissance à la République américaine.

« Le roi avait fait des promesses aux peuples autochtones autour des Grands Lacs, et il les a honorées », a-t-elle affirmé, en parlant des nations mohawk et iroquoise, mais en les remerciant avec le mot anichinabé meegwetch.

Seul détail : la couronne britannique a justement fini par trahir ses promesses territoriales au fil des époques. « La Grande-Bretagne les a en quelque sorte abandonnés », estime Damien-Claude Bélanger, professeur agrégé d’histoire du Canada à l’Université d’Ottawa. « Ce qui est vrai, par contre, c’est que les Autochtones ont été très importants dans la défense du Canada à cette époque. »

« Le sous-texte dans tout ça, c’est que l’Empire a été correct avec les Autochtones », dit pour sa part le professeur Jean-Philippe Garneau, scandalisé. Il note que la députée a judicieusement utilisé l’exemple de nations alliées aux Britanniques, passant sous silence le fait que la couronne a commis des atrocités envers les autres nations, qui lui étaient ennemies. Comme, justement, les Anichinabés. « Rendu là, c’est de la folklorisation. On se raconte de belles histoires. »

Glorifier l’Acte de Québec

« L’Acte de Québec a pour une première fois donné la liberté religieuse aux catholiques, ouvrant la voie à la tolérance religieuse partout dans l’Empire britannique », a louangé le député conservateur Andrew Scheer, lui-même formé en histoire et fervent catholique.

Bien qu’en partie véridique, cette affirmation mérite d’être nuancée, selon les historiens interrogés. « On présente la situation comme si c’était fait par grandeur d’âme. Mais à l’époque, [en 1774], l’Acte de Québec, c’est essentiellement une décision fondée sur les intérêts [de l’occupation anglaise]. C’est pour avoir une colonie qui fonctionne », explique l’historien Martin Pâquet.

L’Angleterre était alors à la tête d’un « empire protestant » qui était très inflexible sur la question religieuse — pour les Irlandais, par exemple —, rappelle Damien-Claude Bélanger. « Le concept de tolérance religieuse existait déjà. Il y a eu plus de tolérance dans l’Empire ottoman au XVIIe et au XVIIIe siècles », note-t-il.

Que ce soit en présentant les loyalistes arrivant au Canada « comme les réfugiés d’aujourd’hui » ou en citant l’enthousiasme royal de l’ancien premier ministre Wilfrid Laurier, d’autres élus ont présenté un mélange de faits historiques et d’interprétations conformes à leur idéologie. « Ça montre bien les usages du passé qu’on fait, pour conforter la situation présente », conclut M. Pâquet.

Quelques élus ont tout de même livré des discours plus critiques, dont le néodémocrate cri Blake Desjarlais, qui a invité la Couronne à « renoncer aux concepts coloniaux qui ont été utilisés pour déposséder [ses] ancêtres », comme la doctrine de la découverte.

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