L’imprévisible mais indéniable effet Poilievre

Le nouveau chef conservateur, Pierre Poilievre, s’est adressé à son caucus pour la première fois lors d’une réunion à Ottawa, lundi.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le nouveau chef conservateur, Pierre Poilievre, s’est adressé à son caucus pour la première fois lors d’une réunion à Ottawa, lundi.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

L’identité du Parti conservateur du Canada sous la gouverne de Pierre Poilievre reste à définir. Le nouveau chef n’a pas laissé présager s’il comptait maintenant diriger le parti en restant campé à droite ou s’il laisserait de côté certaines de ses idées plus controversées. Mais déjà, son leitmotiv à la défense du citoyen moyen qui souffre de la hausse du coût de la vie a le potentiel de grappiller des appuis à tous ses rivaux politiques.

Le discours de victoire du chef Poilievre n’est plus tout à fait celui de sa campagne à la chefferie. Exit les théories complotistes sur le Forum économique mondial et l’appui aux soi-disant « convois de la liberté ». Remisée, aussi, la promesse de congédier le gouverneur indépendant de la Banque du Canada. Ce réalignement n’a pas empêché le député québécois et premier partisan de Jean Charest, Alain Rayes, de claquer la porte du caucus conservateur. L’orientation du parti ne lui convient plus. Pierre Poilievre s’est entouré, pour former son équipe de leadership, d’élus qui, eux, ont appuyé sa candidature et souscrit au ton du chef dès le début.

Les autres partis politiques ne savent pas plus à quoi s’attendre que les conservateurs du Québec, qui surveillent, avec appréhension, l’arrivée de M. Poilievre. Ses rivaux ont néanmoins réagi sitôt son élection confirmée. Justin Trudeau a indiqué que « des slogans, des phrases creuses, des attaques insouciantes » ne formaient pas un plan économique.

Les libéraux ont vu venir la popularité de Pierre Poilievre. Ils assurent, en coulisses, qu’ils ne le sous-estiment pas. Leur stratégie consiste à le laisser aller pour gouverner de leur côté. « Le contraste sera évident », lâche une source libérale haut placée.

Tous les libéraux consultés cette semaine conviennent toutefois aussi que la promesse de Pierre Poilievre de s’attaquer à l’inflation et au coût de la vie — bien qu’ils rejettent ses « solutions simplistes » — résonne auprès de la population. Et qu’ils doivent y répondre dès maintenant.

Le risque du désir de changement

 

La course à la chefferie du Parti conservateur a permis de gonfler les rangs de son membrariat, qui a atteint une taille record. Au Québec, ils ont été 36 000 à voter.

Le raz-de-marée dont aime parler l’équipe Poilievre ne s’est chiffré qu’à quelques centaines de votes par circonscription québécoise. Seules 14 ont compté plus de 700 votes, tous candidats confondus, et deux en ont compté plus de 1000 (Lac-Saint-Louis, dans l’ouest de Montréal, et Pontiac, en Outaouais). En Ontario et dans l’Ouest, les bulletins de vote se sont principalement comptés par milliers par circonscription.

Mais il reste que le vote de samedi a témoigné d’une certaine ouverture au message de M. Poilievre au Québec, puisque des centaines de citoyens ont pris la peine de s’acheter une carte de membre, de photocopier leur carte d’identité et de l’envoyer avec leur bulletin de vote pour s’exprimer. Et c’est surtout dans des circonscriptions libérales, et non les châteaux forts conservateurs, que ce nombre a été le plus élevé.

De plus en plus de libéraux parlent ainsi d’un recentrage nécessaire sur l’échiquier politique. Si les conservateurs délaissent le centre, il s’y trouve des orphelins que le Parti libéral du Canada (PLC) devrait reconquérir. « La mise à jour économique et le budget à venir sont deux belles occasions de signaler ce retour vers le bon sens », affirme un libéral. Et de répondre à l’anxiété suscitée par l’inflation, vécue par une population qui commence peut-être à être lassée d’un gouvernement au pouvoir depuis sept ans (et qui y aura été dix ans, au moment prévu des élections).

L’ensemble de mesures dévoilé mardi par Justin Trudeau est une première étape, que certains auraient aimé voir un peu plus tôt.

Un recentrage fiscal ne veut pas pour autant dire que le PLC renie ses positions progressistes sur le plan social. L’axe n’est plus simplement gauche-droite, selon plusieurs.

Dans les talles néodémocrates

 

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) pourrait donc, quant à lui, se retrouver à voir son électorat butiné non seulement par les libéraux, mais aussi par les conservateurs. Car la promesse d’aider les travailleurs qui peinent à joindre les deux bouts en est une de longue date des néodémocrates.

Le premier ministre progressiste-conservateur Doug Ford a d’ailleurs réussi à voler au NPD provincial l’appui traditionnel des syndicats, lors des élections ontariennes. Au Québec, des électeurs de Québec solidaire passeront au Parti conservateur du Québec cette fois-ci.

Le député néodémocrate Alexandre Boulerice refuse de s’inquiéter. Il fait valoir, comme les libéraux, que les solutions de Pierre Poilievre sont incomplètes. Au-delà de déplorer la hausse du prix de l’épicerie, le NPD est le seul parti à vouloir s’attaquer aux grandes entreprises et aux ultrariches, dit son chef adjoint. Et M. Poilievre n’arrive pas sans bilan à défendre, comme ministre du gouvernement de Stephen Harper, en matière de droits des travailleurs. « Il a trop de boulets, et ses solutions ne sont pas adaptées pour les gens », affirme M. Boulerice.

Le NPD devra cependant trouver le juste équilibre, car ériger Pierre Poilievre en épouvantail risque d’aider d’abord les libéraux, qui profiteraient du vote stratégique visant à lui barrer la route.

Le président de la firme Abacus Data, David Coletto, notait mardi que 22 % des Canadiens ont une impression positive de M. Poilievre — le même pourcentage que ses prédécesseurs Erin O’Toole et Andrew Scheer en début de mandat —, mais qu’ils sont plus nombreux à avoir une image négative du nouveau chef, à 27 %.

Le Bloc québécois n’est pas en reste. L’électorat nationaliste du Québec a toujours basculé entre le Bloc et le Parti conservateur. Les bloquistes croient cependant que Pierre Poilievre s’est privé de leur appui en disant qu’il ne reviendrait pas sur la décision du gouvernement Trudeau d’intervenir contre la Loi sur la laïcité de l’État québécois (ex-projet de loi 21) lorsqu’elle aboutira en Cour suprême.

Le parti de M. Poilievre semble en outre revenir aux racines du Parti réformiste, qui ne correspond pas aux valeurs des Québécois, a raillé une source bloquiste. « Le Parti progressiste-conservateur semble mort samedi soir. »

Les prochains mois diront où logera le Parti conservateur sous Pierre Poilievre et qui, de ses trois rivaux fédéraux, pourrait être le plus embêté.

 

Mais déjà, le groupe antiavortement Right Now fait remarquer que sa candidate favorite, Leslyn Lewis, a recueilli plus de votes qu’en 2020. Et la députée albertaine Shannon Stubbs s’est réjouie que son parti soit « de nouveau conservateur ». De quoi conforter Alain Rayes dans sa décision.

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