Les diplomates canadiens ne parlent pas la langue locale

La ministre canadienne des Affaires étrangères, Mélanie Joly, lors du Sommet des Amériques tenu à Los Angeles
Sean Kilpatrick La Presse canadienne La ministre canadienne des Affaires étrangères, Mélanie Joly, lors du Sommet des Amériques tenu à Los Angeles

La grande majorité des diplomates canadiens ne parlent pas la langue requise par leur description de poste à l’étranger et ne sont pas suffisamment spécialisés, ce qui pourrait nuire à la défense des intérêts du Canada à l’étranger, selon un rapport.

« La conduite de la diplomatie dans la langue locale est essentielle pour fonctionner dans l’environnement de la nouvelle génération, qui ne se limite pas aux échanges de notes diplomatiques ou aux interactions avec les locuteurs de l’anglais ou du français parmi les élites locales », tranche l’ex-ambassadeur du Canada en Irak Ulric Shannon.

Le diplomate d’expérience a signé une étude publiée en août par le Centre d’études en politiques internationales de l’Université d’Ottawa. Le document de 97 pages brosse un portrait peu reluisant de la manière dont Affaires mondiales Canada choisit ses diplomates, souvent sans les compétences linguistiques requises par leurs fonctions.

Le réseau diplomatique a pourvu moins d’un poste de cadre à l’étranger sur cinq (18 %) par une personne capable de parler la langue locale. En général, c’est moins d’un diplomate sur quatre (23 %) qui a cette compétence, un chiffre en baisse depuis plusieurs années. Une preuve, selon l’auteur, « de l’inutilité perçue des compétences linguistiques pour l’avancement dans l’organisation ». Le Canada est aussi le seul pays du G7 qui n’offre pas d’incitatif financier à maîtriser une langue étrangère.

Le pays ne se compare pas avantageusement à ses alliés. L’Australie, les Pays-Bas, la Nouvelle-Zélande, la Suède, les États-Unis et le Royaume-Uni, par exemple, disposent d’un corps diplomatique majoritairement capable de converser dans la langue du pays où ils sont postés.

« Ça va beaucoup plus loin que l’apprentissage des langues », commente Isabelle Roy, ex-ambassadrice canadienne auprès de pays africains.

Elle salue l’étude qui vient « mettre le doigt sur un bobo qui est là depuis longtemps », selon la diplomate, nostalgique d’une époque plus glorieuse pour les affaires étrangères du pays. « On a minimisé l’importance des connaissances du pays de destination au profit de compétences interchangeables. […] La conséquence, on le voit maintenant, est qu’on devient un acteur qui compte beaucoup moins dans les grands enjeux internationaux d’aujourd’hui. »

Manque d’employés

Cette situation s’expliquerait par le manque généralisé de cadres intermédiaires dans le réseau diplomatique, ce qui fait en sorte qu’on affecte les employés aux tâches urgentes plutôt que de les laisser suivre les cours de langue auxquels ils ont droit, par exemple. M. Shannon note aussi la situation particulière du Canada, où les diplomates du service extérieur devaient avoir un niveau suffisant de français et d’anglais au moment de l’embauche.

Le redémarrage d’un programme linguistique pour les candidats unilingues, en 2021, offre maintenant le droit aux candidats unilingues d’apprendre l’autre langue officielle après leur sélection. Selon l’auteur, cela pourrait par exemple permettre l’embauche de candidats parlant le mandarin, mais n’ayant pas eu accès à une éducation en français.

La conséquence, on le voit maintenant, est qu’on devient un acteur qui compte beaucoup moins dans les grands enjeux internationaux d’aujourd’hui

Le Devoir a révélé que le dernier processus d’embauche de cadres à Affaires mondiales Canada éliminait proportionnellement plus les francophones, les personnes issues des minorités visibles, les personnes handicapées et les Autochtones. Les candidats issus de la majorité anglophoneétaient les moins susceptibles d’être éliminés. Lorsqu’elle occupait le portefeuille de ministre des Langues officielles, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, avait promis de « changer la culture » de la fonction publique pour forcer le bilinguisme de la machine administrative. Une réflexion sur la dotation en personnel est d’ailleurs en cours chez Affaires mondiales Canada.

« Comme le note le rapport de M. Shannon, une revue des stratégies et des façons de faire à Affaires mondiales Canada est en cours. En mai, la ministre Joly et la sous-ministre Morgan ont annoncé une initiative visant à consulter les employés d’Affaires mondiales pour aller chercher les meilleures pratiques en vigueur à travers le monde et bâtir une diplomatie moderne, adaptée aux défis d’aujourd’hui », écrit l’attaché de presse de la ministre Joly, Adrien Blanchard.

L’étude de l’Université d’Ottawa, qui compare le service diplomatique du Canada à celui de six pays (États-Unis, Royaume-Uni, France, Australie, Chine, Russie), témoigne aussi d’un contexte mondial dans lequel le ministère des Affaires étrangères perd son rôle traditionnel de messager du gouvernement, de plus en plus de ministères s’invitant dans les relations internationales.

L’auteur conseille aussi à Affaires mondiales Canada de se doter de plus de diplomates spécialistes afin d’éviter la marginalisation de l’institution et « le questionnement de son avantage comparatif ».

Bref, afin d’éviter que le ministère ne devienne qu’un point de service pour les passeports et les visas ou seulement le propriétaire des bâtiments qui hébergent les ambassades.

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