Les marchands d'influences

Photo: Jacques Nadeau

Les lobbyistes n'ont jamais été aussi nombreux ni aussi puissants à Ottawa, tirant les ficelles du pouvoir pour des compagnies milliardaires. Dans les coulisses, on affirme que c'est la tempête parfaite. À aucun autre moment dans l'histoire canadienne les conditions n'ont été aussi favorables à ces marchands d'influences. Incursion dans cet univers fermé.

Ottawa — Dans les coulisses du parlement et des ministères fédéraux, une guerre d'une rare ampleur fait rage. D'un côté, les grandes industries que sont l'automobile et le pétrole, ainsi que les compagnies manufacturières. De l'autre, le milieu environnemental et ses alliés dans le monde des affaires. Le temps presse pour les lobbyistes concernés. Le 16 février prochain, le gouvernement rendra public un important plan d'action pour atteindre les objectifs du protocole de Kyoto. Et personne ne veut payer la facture.

«C'est exactement ça qui se produit: une guerre entre des lobbys très importants», concède Carol Montreuil, vice-président pour l'est du Canada de l'Institut canadien des produits pétroliers (ICPP). Son organisme, qui représente tous les géants du pétrole (Shell, Imperial Oil, Pétro-Canada, etc.) sauf Irving, consacre la majeure partie de ses activités à faire du lobbying d'un bout à l'autre du pays. «Tout le monde tire la couverture de son bord et veut gagner. Je pense que c'est sain pour la démocratie, puisque le gouvernement a en main toutes les informations pour trancher.»

Seulement pour l'ICPP, plus de 15 lobbyistes s'activent à temps plein dans ce dossier. Et ce nombre pourrait augmenter dans les prochains jours. «On fonctionne avec des équipes de choc [task force], c'est-à-dire qu'on a une petite permanence, mais les compagnies pétrolières nous envoient des renforts pour les gros dossiers. On peut monter jusqu'à 75 personnes sur un enjeu important comme Kyoto. Ensuite, tous ces gens retournent dans leurs compagnies jusqu'au prochain dossier.»

En tout, de part et d'autre, plus de 200 lobbyistes sont à pied d'oeuvre pour s'assurer que leur entreprise ou leur secteur ne sera pas perdant dans les choix à venir du gouvernement en matière d'environnement. Ce type de bataille rangée se répète en alimentation pour les gras trans, que le gouvernement veut éliminer; avec l'industrie pharmaceutique, qui veut réduire les longs délais d'approbation des médicaments; avec les banques, qui veulent pouvoir fusionner; avec le textile et le vêtement, qui se battent contre la Chine et qui demandent l'aide du gouvernement, etc.

Chaque enjeu de société est scruté à la loupe par les compagnies, qui mandatent ensuite des lobbyistes pour influer sur le cours des choses. À chaque décision du gouvernement, les marchands d'influences sont à l'oeuvre.

Et avec des enjeux de plus en plus complexes, aux ramifications et impacts multiples, rien d'étonnant à ce que le nombre de lobbyistes qui gravitent autour de la colline parlementaire explose. L'univers de ces marchands d'influences est en véritable ébullition depuis quelques années. Ils sont partout à Ottawa et prennent une place considérable dans le processus de décision gouvernemental. En 1997, lorsque la Loi sur l'enregistrement des lobbyistes a été renforcée, ils étaient 1100 à être inscrits. Ils sont aujourd'hui plus de 1700. Et ce chiffre grossit chaque mois.

«C'est actuellement ce que le milieu nomme "la tempête parfaite" [perfect storm], explique John Chenier, lui-même ancien lobbyiste et aujourd'hui éditeur de la publication spécialisée Lobby Monitor, sorte de bible du milieu. Toutes les conditions sont réunies depuis quelques années pour faire exploser le nombre de lobbyistes. Le gouvernement a d'énormes surplus qu'il doit dépenser, ce qui est bon pour les lobbys. L'économie va aussi très bien, donc les compagnies font des profits et peuvent engager des lobbyistes pour surveiller leurs intérêts. L'activité est très intense.»

D'ailleurs, les politiciens le ressentent. «C'est rendu de la folie!», s'exclame le sénateur Marcel Prud'homme, qui arpente la colline parlementaire depuis 40 ans. Ce dernier a d'abord été député, puis ministre libéral, avant d'être nommé sénateur. «Il y a beaucoup plus de lobbyistes qu'avant, il n'y a aucun doute possible», ajoute-t-il.

Jack Layton, chef du NPD, confiait au Devoir qu'il était très sollicité, même s'il représente le plus petit partie à la Chambre des communes. «Il y a des lobbyistes partout!», lance-t-il. Même son de cloche au Bloc québécois. «Je pourrais souper avec des lobbyistes deux fois par jour si je voulais, dit Serge Ménard. Je n'ai jamais vu une telle activité, même à Québec, quand j'étais ministre. C'est beaucoup plus gros ici.»

La profession est effectivement en constante progression, confirme Léo Duguay, lobbyiste pour Hill and Knowlton et président de l'Institut de relations gouvernementales, l'association des lobbyistes à Ottawa. «En 1969, le métier n'existait pas au Canada, mais depuis, ça augmente de façon régulière, dit-il. C'est loin d'être devenu comparable à ce qui se pratique à Washington, mais c'est une activité importante.» Washington et ses 25 000 lobbyistes, au bas mot, sont effectivement dans une classe à part (voir texte de lundi prochain).

L'arrivée au pouvoir d'un gouvernement minoritaire explique en partie l'insistance des lobbyistes. «Ça demande plus d'efforts pour eux, car un gouvernement minoritaire, c'est le flou total sur l'écran radar, explique John Chenier. C'est moins stable, on est moins certain des projets de loi qui vont aboutir et il y a beaucoup plus de gens à convaincre et à sensibiliser, car tous les partis ont une importance.»

Qui influencer?

Contrairement à l'idée répandue, la majeure partie du lobbying ne se fait pas auprès des députés ou des ministres, mais bien auprès des fonctionnaires. C'est la machine gouvernementale qui subit les assauts bien avant les élus. «Les députés et les ministres changent, mais les fonctionnaires restent», souligne Jenefer Curtis, une journaliste pigiste qui côtoie des lobbyistes depuis deux ans pour rédiger un livre qui doit paraître dans les prochains mois. «En plus, c'est important d'influencer celui qui fait les recommandations au ministre.»

«C'est vrai, 90 % du lobbying se fait auprès des fonctionnaires. Quand ça coince en bas ou qu'ils veulent être sûrs de leur coup, les lobbyistes s'attaquent au ministre, mais c'est plus rare», confie un conseiller politique qui oeuvrait à Industrie Canada auparavant, soit le ministère le plus sollicité par les lobbys (voir tableau 1).

Quand les analyses pour les nouveaux programmes ou les futures lois arrivent au personnel politique, le travail des lobbyistes est déjà presque complété. «On sent l'influence quand ça arrive à nous, c'est visible à la façon dont c'est écrit, dit ce conseiller. Mais en même temps, c'est normal, parce que les enjeux sont souvent complexes et durs à comprendre, alors les fonctionnaires ont eux aussi besoin de renseignements. C'est là que les lobbyistes entrent en action.»

Pour s'assurer de garder l'écoute attentive des fonctionnaires, le principe est le même en lobbying que dans les autres domaines: il faut entretenir la confiance. «Il faut toujours être à l'oeuvre, pas juste quand un gros dossier approche, sinon il est trop tard. La confiance des gens, ça se travaille à long terme. C'est dur d'enfoncer les portes, alors il faut les garder ouvertes», souligne Jacques Lefebvre, vice-président des affaires publiques chez Rx&D, soit l'association qui représente les puissantes compagnies pharmaceutiques. Ce dernier est enregistré comme lobbyiste à Ottawa, lui qui entre 1997 et 2001 a travaillé pour les ministres Sheila Copps et Don Boudria, avant de faire le saut dans le secteur privé.

D'ailleurs, beaucoup de lobbyistes ont déjà été en poste au gouvernement, soit comme haut fonctionnaire, soit au sein du personnel politique, comme député ou ministre. Par exemple, Lyle Vanclief, ancien ministre de l'Agriculture sous Jean Chrétien, s'est joint à la firme de lobbying Hill and Knowlton en juillet dernier. Nicole Hurtubise, anciennement au bureau du premier ministre, a été recrutée par Summa Strategies le mois dernier. Les exemples se comptent par centaines.

«C'est sûr qu'on rappelle plus rapidement un ancien ministre ou un ancien haut fonctionnaire, soutient John Chenier. C'est comme dans tous les domaines, les gens font confiance à ceux qu'ils connaissent. Leur expérience vaut de l'or.»

Les soupers et lunchs d'affaires se multiplient donc au rythme des intérêts de chaque lobby. Les billets pour le hockey — quand il y en a! — et le football sont aussi très en demande, tout comme les places pour les concerts. Selon nos informations, malgré les lois qui encadrent ces petits cadeaux, les bureaucrates sont loin de s'en priver (voir texte lundi prochain). Par contre, la plupart des lobbys ne fonctionnent pas avec des cadeaux, chacun développant sa propre stratégie.

D'ailleurs, mettre de son côté un fonctionnaire ou un élu n'est pas la tâche principale d'un lobbyiste. Selon John Chenier, près de 70 % du travail consiste à donner de l'information aux fonctionnaires lorsque ceux-ci le réclament et à colliger pour son entreprise des données sur les intentions du gouvernement. Un travail de veille, en quelque sorte. «C'est souvent assez plate et fastidieux», dit-il.
2 commentaires
  • Jean-Guy Beaulieu - Inscrit 15 janvier 2005 08 h 23

    Les collines de parlement

    Bonjour,

    Ce n'est pas pour rien que les parlements sont sur des collines. Il faut bien loger les fourmilières ... de tous ces lobbyistes.

    C'est peut-être aussi pour ça que la colline du parlement est devenu la colline parlementaire, cela grouille tellement en dessous.

    Jean-Guy Beaulieu
    Kénogami

  • Susan Laplante - Inscrite 15 janvier 2005 09 h 55

    Je pense que sa vas comme toujours

    Cher Monsieur, Je pense que sa vas toujours par l'argent plus les personnes que fais l'argent.
    Example: Les politiques prennent tout de nous autres.

    Sincerement,

    Susan Laplante
    slaplante@personainternet.com