Les amis lobbyistes de Paul Martin

Le premier ministre Paul Martin compte de nombreux lobbyistes dans son entourage. Cette photo, prise le 21 novembre 2003, nous le montre en compagnie des membres de son comité de transition après l’annonce de la démission de Jean Chrétien, dont Mic
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Paul Martin compte de nombreux lobbyistes dans son entourage. Cette photo, prise le 21 novembre 2003, nous le montre en compagnie des membres de son comité de transition après l’annonce de la démission de Jean Chrétien, dont Mic

Les liens entre les lobbyistes et le pouvoir n'ont jamais été aussi étroits que sous Paul Martin. Des dizaines de lobbyistes gravitent autour du premier ministre, avec en tête de liste l'influente firme Earnscliffe.

Ottawa — Le 16 décembre dernier, à midi, le restaurant parlementaire, situé au sixième étage de l'édifice principal, était bondé de clients. La session venait de prendre fin et le gratin politique et bureaucratique se voyait une dernière fois avant de reprendre la route pour fêter Noël chacun dans son coin de pays. Au milieu des sénateurs, des députés, des ministres et des fonctionnaires, plusieurs lobbyistes distribuaient poignées de main et sourires.

Parmi eux, Dennis Dawson, ami intime du premier ministre Paul Martin, qui a travaillé sans relâche durant 20 ans pour propulser son ami au sommet de la politique canadienne. Après s'être présenté comme candidat libéral dans la région de Québec aux dernières élections fédérales, Dennis Dawson a repris sa place au sein de la firme de lobbying Hill and Knowlton Canada. Ses clients, qui cherchent à tirer profit de ses importants contacts, sont, entre autres, Bell Canada et la compagnie américaine de produits chimiques Afton.

Mais Dennis Dawson est loin d'être le seul ami lobbyiste que compte Paul Martin. Plusieurs marchands d'influences l'ont aidé à se hisser au sommet et travaillent aujourd'hui à ses côtés comme proches conseillers, alors que d'autres oeuvrent toujours chez des firmes de consultants, notamment chez la très puissante firme Earnscliffe.

«Pour accéder à Paul Martin, il faut absolument faire affaire avec un lobbyiste bien branché, on n'a pas le choix. Ce n'était pas comme ça avec Jean Chrétien. Le système est en train de changer avec les libéraux d'affaires, les libéraux plus près des entreprises, comme avec l'équipe de Martin», soutient Duff Conacher, coordonnateur de Democracy Watch, un organisme sans but lucratif qui s'est donné pour mission de surveiller le milieu du lobbying et ses relations avec le pouvoir.

D'ailleurs, près de 40 lobbyistes ont travaillé activement pour Paul Martin lors de la dernière campagne électorale. Les rassemblements politiques du premier ministre, ses campagnes de financement et ses dîners privés permettent de croiser un nombre impressionnant de lobbyistes ou d'anciens lobbyistes.

L'accès au premier ministre

Le bon vieux bouche à oreille reste la méthode la plus utilisée par les compagnies pour choisir une firme de lobbying plutôt qu'une autre. Et les contacts des lobbyistes pèsent lourd dans la balance. «Dans le milieu, ça se sait que telle firme a plus facilement accès au ministère des Finances, une autre au CRTC, une autre au premier ministre. Les compagnies choisissent en fonction de ça aussi», explique Jenefer Curtis, journaliste pigiste qui travaille depuis deux ans à un livre sur les lobbyistes à Ottawa.

Certaines ressortent du lot et peuvent prétendre être efficaces dans plusieurs dossiers et auprès de plusieurs ministères. Des firmes comme Global Public Affairs, GPC International, Tactix, Hill and Knowlton ou Sussex Strategies sont souvent mentionnées comme étant très efficaces. Et évidemment, l'incontournable firme Earnscliffe. Jamais dans l'histoire du pays une firme de lobbying n'a eu autant accès au bureau du premier ministre que cette dernière.

«Tout le monde sait qu'Earnscliffe, c'est Earnscliffe, et qu'elle a ses entrées. À chaque changement de gouvernement, certaines firmes deviennent plus branchées au pouvoir en raison des contacts établis depuis des années. Mais là, ce n'est pas une coïncidence», soutient Carol Montreuil, lobbyiste et vice-président pour l'est du Canada de l'Institut des produits pétroliers (ICPP).

Pas une coïncidence, en effet. La firme Earnscliffe est littéralement née avec le succès politique de Paul Martin. À l'intérieur de ce qu'on nomme dans le milieu politique fédéral le «board de Paul Martin», c'est-à-dire son équipe de 12 conseillers, plusieurs proviennent de chez Earnscliffe ou y travaillent encore. Ce groupe informel, constitué d'amis du premier ministre, le suit depuis qu'il nourrit des ambitions politiques, soit près de 20 ans.

Le «board» est officiellement né en 1990, lorsque Paul Martin s'est lancé dans la course au leadership du Parti libéral du Canada contre Jean Chrétien. Un an auparavant, Earnscliffe voyait le jour. Et marquait le début de la collaboration entre Paul Martin et le monde des lobbyistes.

Scott Reid, conseiller actuel de Paul Martin au bureau du premier ministre et responsable de ses communications, a fait un séjour chez Earnscliffe. David Herle, qui a dirigé la campagne électorale de Martin en Ontario au dernier scrutin, est un associé important chez Earnscliffe.

Et impossible d'être plus près du pouvoir que Michael Robinson, président d'Earnscliffe. C'est lui qui a dirigé l'équipe de transition de Paul Martin lorsque ce dernier a succédé à Jean Chrétien en 2003. Michael Robinson a donc pu mettre le nez dans tous les documents confidentiels du gouvernement pour pouvoir préparer la passation des pouvoirs, avant de retourner comme si de rien n'était chez Earnscliffe. Personne chez Earnscliffe n'a donné suite aux appels du Devoir. Rien d'anormal, puisque cette boîte est extrêmement discrète.

Parmi les amis lobbyistes du premier ministre, il faut ajouter Francis Fox, homme d'affaires qui a déjà prêté ses services de marchand d'influences à l'empire Rogers et qui a été le secrétaire de cabinet de Paul Martin jusqu'en septembre dernier, avant de reprendre la route du privé et d'occuper le poste de coprésident de la société du Havre, à Montréal. Dennis Dawson, lobbyiste pour Hill and Knowlton, fait partie du «board». Terrie O'Leary, elle aussi dans ce groupe sélect et collaboratrice de longue date de Paul Martin, notamment au ministère des Finances, est la compagne de vie de David Herle, lobbyiste chez Earnscliffe.

Toutes ces personnes suivent et conseillent Paul Martin depuis de nombreuses années. Le passage de Martin au ministère des Finances et les nombreux contrats remportés par Earnscliffe durant les années 90 a permis à la firme de développer sa compétence et d'asseoir sa réputation d'influence.

Earnscliffe est ce qu'on appelle dans le milieu des lobbyistes une «boutique», soit une firme qui prend peu de clients mais qui s'en occupe mieux et les fait payer évidemment plus cher. «Le nombre de clients ne veut pas dire grand-chose, tout dépend des services rendus et de l'influence que chaque firme peut offrir, explique John Chenier, ancien lobbyiste et éditeur de la publication spécialisée Lobby Monitor. Les services d'Earnscliffe coûtent certainement bien plus cher que d'autres. Tout le monde ne peut pas se les payer.»